Deux économistes révolutionnent le combat contre la pauvreté

Par Sonia Arnal - 07 May 2011 - Le Matin Dimanche


Pourquoi un paysan marocain qui arrive à peine à se nourrir s’achète-t-il une TV, une antenne parabolique et un lecteur de DVD?

Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo, deux économistes très actifs dans la lutte contre la pauvreté, publient un ouvrage dépourvu d’à priori idéologique pour expliquer les choix économiques des pauvres. Et ce qu’il faut faire pour enfin être efficace.

Des mères qui gagnent moins de 1 dollar par jour ne prennent pas la peine de faire vacciner gratuitement leur nourrisson au dispensaire de l’Etat, mais s’endettent quelques années plus tard pour le soigner chez un vague «docteur» privé qui n’a pour tout diplôme que son bac.

Des familles sont contaminées par de l’eau polluée et leurs nouveau-nés meurent des diarrhées consécutives, alors qu’il suffirait de chlorer l’eau (pour quelques cents), et de faire boire aux bébés malades une solution (sucre et eau) distribuée gratuitement pour les sauver.


Pourquoi ces choix a priori absurdes?

Abhijit V. Banerjee et d’Esther Duflo, deux économistes du MIT (Massachusetts Institute of Technology), abordent cette thématique dans leur dernier ouvrage, «Poor Economics - A Radical Rethinking of the Way to Fight Global Poverty».



Au travers de dizaines de cas concrets, ils apportent une réponse à la question plus générale: pourquoi les millions de dollars dépensés en campagne de vaccination, de prévention, de scolarisation débouchent-elles souvent sur un résultat proche du néant?

En Inde, par exemple, 5 millions d’enfants pauvres ont été scolarisés grâce à l’engagement du gouvernement, mais… ne savent toujours pas lire après quatre ans de scolarité.

Sans aucune idéologie, en purs scientifiques, les deux économistes testent les solutions, recueillent des chiffres et des faits, comparent les méthodes, utilisent des groupes de contrôle, choisissent des populations cobayes au hasard mais représentatives, selon les méthodes statistiques les plus exigeantes.

Leur conclusion: les pauvres prennent des décisions économiques parfaitement rationnelles, qui font toujours sens dans leur contexte, même si elles ne sont pas toujours les plus rentables. Mais, au lieu de chercher à comprendre la logique qui fonde leurs choix pour les aider à les améliorer, les ONG comme leurs gouvernements préfèrent décider pour eux de ce qui est bon ou pas.

Résultat: le plus souvent, les campagnes de vaccination, de distribution de chlore ou de solutions pour réhydrater les nourrissons échouent.


Les infirmières ne sont pas là :
Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo s’abstiennent de grandes visions partisanes et ne s’intéressent qu’à une seule chose: distinguer les méthodes efficaces des inutiles ou des contre-productives.

Un exemple: dans des villages indiens de l’Udaipur, malgré un accès gratuit aux soins, 6% seulement des nouveau-nés sont vaccinés. Une ONG, Seva Mandir, a noté qu’une fois sur deux, à peu près, les infirmières n’étaient pas là aux heures d’ouverture du dispensaire de vaccination. Sa conclusion: c’est parce qu’elles se déplacent pour rien que les mères se découragent et renoncent.

L’ONG a donc organisé ses propres campagnes, avec, bien sûr, personnel compétent et présent à l’heure dite. Amère déception: le taux d’immunisation complète, qui implique donc de vacciner plusieurs fois les tout petits à quelques mois d’intervalle, n’a atteint que 17% – ce qui laisse toujours 8 enfants sur 10 à la merci de maladies contagieuses graves.

C’est là qu’interviennent Abhijit V. Banerjee, Esther Duflo et leur méthode: pour comprendre ce qui retient les mères, il faut commencer par les écouter et analyser leur mode de pensée.


Trop de temps entre l’effort et la récompense :
Dans ce cas précis, plusieurs freins ont été identifiés. D’abord, la prévention est un concept difficile à appréhender pour des gens qui n’ont pas de formation: recevoir maintenant une injection qui protégera plus tard contre une maladie dont on ne sait pas très bien ce qu’elle est, c’est flou.

Devoir revenir pour que ça marche complique encore la compréhension. D’autant plus que l’enfant, même vacciné, peut attraper une autre maladie, ce qui donnera le sentiment aux parents que la piqûre était parfaitement inutile.

Or aller au dispensaire ou dans le camp de vaccination, attendre son tour, revenir pour une deuxième séance, prend de l’énergie et du temps ici et maintenant. Il y a un trop grand délai entre l’effort fourni et la récompense, hypothétique et difficile à cerner, pour que le déplacement se justifie aux yeux des parents.

On notera au passage que la logique des amateurs de cigarette est exactement la même en Occident: arrêter de fumer procure des bénéfices un peu trop lointains pour motiver la plupart des fumeurs à renoncer au tabac… Pauvre ou pas, l’humain fonde ses décisions sur les mêmes paramètres.

En Inde, Abhijit V. Banerjee et d’Esther Duflo ont donc testé un système de récompense immédiate pour contourner ce biais: les mères qui font vacciner leur bébé reçoivent en même temps un sac de lentilles. Une mesure toute simple, très bon marché, qui, en l’occurrence, a fonctionné.

La lecture de «Poor Economics» est frustrante. Parce que l’ouvrage rappelle que, chaque année, 9 millions d’enfants de moins de 5 ans meurent dans les pays en voie de développement, pour des raisons identifiées (maladies contagieuses, malaria et diarrhées mal traitées).

Identifiées et faciles à contrer: il suffirait de les vacciner, de les faire dormir sous des moustiquaires imprégnées d’insecticide, et de leur donner des solutions de réhydratation à boire (eau chlorée, sel, sucre) pour en sauver le plus grand nombre.

Mais cette lecture est aussi fascinante: il suffit de trois fois rien pour changer le destin des habitants des pays en voie de développement.

Les deux économistes relèvent par exemple qu’un enfant qui grandit sans être touché par la malaria grâce à une simple moustiquaire gagnera toute sa vie 50% de plus qu’un camarade élevé dans le même milieu mais atteint.

Ils ont créé un laboratoire de recherche pour multiplier les expériences scientifiques et appliquer sur le terrain les solutions qui marchent. Cinquante-trois professeurs sur les cinq continents les ont rejoints.


(Une traduction française de "Poor Economics" est prévue d'ici à l'automne)