I. Constitutionalité de l'Interdiction
J'en suis presque à regretter de ne pas avoir traité ce sujet durant la campagne. A présent, c'est du passé. Cela étant, quelques commentaires doivent être faits. D'abord, cette interdiction de bâtir des minarets me parait illégale au regard de notre constitution fédérale, car contraire à la liberté de conscience et de croyance (art. 15 Cst) ainsi qu'au principe d'égalité de traitement (art. 8 Cst).
En ceci, l'interdiction est peut-être également contraire aux engagements internationaux de la Suisse, notamment en matière de protection des droits de l'homme (CEDH et Pacte II de l'ONU relatif aux droits civils et politiques).

II. Inutilité de l'interdiction
C'est sans doute sur le plan de son inutilité que l'interdiction se distingue. Il est important de garder à l'esprit que le Minaret n'est pas la mosquée. Il est donc tout à fait possible de construire des Mosquées sans Minarets, tout comme certaines églises sont dépourvues de clocher, et de continuer à pratiquer le culte musulman. Sur un plan formel, cette interdiction n'entrave en rien le culte; elle se contente d'être bête béante, un poisson pourri au soleil qui se contente d'enlaidir la plage.

Ensuite, il est bon de se rappeler un point important: il n'y pratiquement jamais eu en Suisse de problème relatif à la construction d'un Minaret. En effet, ce type de construction est soumis en principe à autorisation; ceci signifie que l'administration doit approuver la construction. Elle peut assortir cette autorisation de conditions (par exemple: des limitations quant aux dimensions). Au cours de la procédure d'autorisation, les voisins ou autres intéressés peuvent faire valoir leur point de vue et ainsi nourrir un débat aboutissant à un consensus.

Le fait que les Minarets ne soient pas interdits n'implique nullement que ceux-ci pousseront comme des champignons; ils restent en principe soumis à autorisation et ceux qui sont concernés peuvent alors exprimer leur point de vue. Ainsi, non seulement le faible nombre rend inutile l'interdiction, mais leur construction est de toute manière soumise à un processus d'approbation apte à préserver les intérêts de toutes les parties concernées.
III. Un côté inutilement blessant
Il est bon de se rappeler également que les Musulmans de Suisse ne posent strictement aucun problème et représentent d'ailleurs environ 6% de la population suisse. Interdire le minaret ne sert à rien (pour les raisons évoquées ci-dessus) sinon à donner le sentiment qu'ils ne sont pas bienvenus.

La campagne de l'UDC a joué avec les peurs. Elle a véhiculé l'idée d'un Islam extrémiste envahissant, qui pouvait seul être arrêté par l'interdiction des Minarets. La peur est la seule raison qui puisse justifier cette interdiction. Le faible nombre de minarets en Suisse montre d'ailleurs qu'il n'y avait aucune "islamisation". Prendre des mesure vis-à-vis de gens tout à fait paisibles et intégrés, voilà qui est inutilement blessant.



IV. Expliquer au monde?
Les seuls qui approuvent l'initiative suisse sont les partis d'extrême droite. Le Front National français est évidemment aux anges, tout comme ses homologues danois, autrichiens et autres. La Suisse s'attire donc une image tout à fait désirable. Cependant, cette image est en contradiction avec les faits: les musulmans ne font pas l'objet de discriminations et il n'est en aucun cas question d'expulser les étrangers de manière générale. Le climat économique invite certes au protectionnisme et les personnes intégrées sont privilégiées; mais aucune communauté n'est visée plus qu'une autre. Dire donc que la Suisse embrasse des valeurs extrémistes est risible.

On peut également lire dans la presse que la Suisse perd sa neutralité. Il s'agit-là d'une confusion. La neutralité ne concerne que les relations inter-étatiques. La Suisse s'est ainsi engagée à ne pas prendre parti dans les conflits armés, mais plutôt d'apporter son soutien matériel et humanitaire. Le problème des religions s'aborde au regard du droit interne. En l'occurrence, le culte musulman n'est absolument pas affecté par l'interdiction. La construction de mosquées reste tout à fait permise et les musulmans ne sont entravés d'aucune manière. Simplement, il n'est plus possible d'autoriser la construction de Minarets.

V. Le Gouvernement était contre
Le Gouvernement Suisse, le Conseil Fédéral, était contre cette interdiction. Le Parlement suisse, l'Assemblée Fédérale, a également recommandé le rejet de cette interdiction à une large majorité. Genève, la ville internationale (et qui possède déjà un minaret, soit dit en passant), a voté contre cette interdiction (60%). Les refus les plus nets émanent des cantons plus conservateurs.

Bref, la seule chose que l'on puisse dénoncer est une campagne menée sur la peur, les préjugés et la méconnaissance. L'UDC et l'UDF ont fait preuve de cupidité électorale. Il ne rimait à rien d'interdire la construction de Minarets, à plus forte raison dans la constitution, dans la mesure où la règlementation sur les autorisations de construire suffisait largement à prendre en compte tout avis intéressé face à un projet de construction.

VI. Conclusion
Le sentiment face à cette affaire est que l'on a créé un problème là où il n'y en avait pas. Ll'UDC elle-même ne pensait pas que l'initiative serait acceptée.

Il semble que le monde politique ne se soit pas mobilisé, tant il paraissait impensable que l'interdiction soit acceptée... Le fait est que ce résultat est le fruit de messages perfides et non d'un rejet de l'Islam. Après tout, ceux qui connaissent l'Islam suisse ne s'y trompent pas; il n'y a pas de problème. Lorsqu'on fait peur aux gens, on obtient plus facilement ce que l'on veut. Les Etats-Unis l'ont bien compris.