Le crime est avant tout, et presque exclusivement, l'expression d'une souffrance, d'un abandon ou d'un désespoir. C'est un élément systémique de la société, inévitable, qu'on le veuille ou non. Le crime, c'est un peu comme les imbéciles, les indécis et les trouillards: on ne s'en débarrasse pas, on apprend à vivre avec, à le gérer.

L'initiative propose une Loi qui comporte quatre failles.

Premièrement, il semble évident que les criminels étrangers que nous expulserons seront remplacés par les criminels étrangers que nous accueillerons à bras ouverts. Un simple jeu de cache-cache en quelque sorte: je t'attrape, je t'expulse, je t'attrape, je t'expulse, etc. Si les premiers n'ont pas eu peur de commettre des crimes, en quoi les suivants en seraient-ils dissuadés? L'initiative ne fait rien pour régler cette question: elle ne réduit pas la criminalité et n'en réduit pas les effets dévastateurs pour leurs victimes.

Deuxièmement, notre Constitution garantit à chacun une égalité de traitement devant la justice, que l'on soit noir ou blanc, suisse ou étranger, homme ou femme, musulman ou athée. Ce n'est pas une spécialité helvétique, il s'agit d'une garantie conférée par la Convention Européenne des Droits de l'Homme, que la Suisse a ratifiée en 1950. L'initiative du 28 février 2016 vise à créer une inégalité de traitement entre les étrangers et les citoyens suisses. Sous ce régime, un étranger au bénéfice d'un permis de résidence permanente, marié, père de deux adolescents inscrits à l'université, sans le sou, et qui trichera aux assurances sociales pour grappiller quelques centaines de francs à l'État sera puni identiquement qu'un réfugié non intégré, ne parlant pas l'une de nos langues, dont la famille est au pays et dont l'activité sur notre territoire s'est résumée depuis plus d'une année à agresser des gens et vendre des stupéfiants.

Ces deux personnes subiront la même mesure: une expulsion, alors qu'un criminel bien plus dangereux, sophistiqué, et bien entendu, de nationalité ou naturalisé suisse, continuera de bénéficier de peines "de sursis" et d'amendes non dissuasives.


Troisièmement, l'initiative ôte le principe de la libre appréciation du juge: l'expulsion est forcée, même lorsqu'un juge considérera que la mesure est exagérée en vue de l'infraction commise. Oui, lisez bien: l'initiative n'ajoute pas une nouvelle option à l'arsenal de mesures qu'un juge peut prononcer, elle verrouille sa décision et l'oblige à prononcer une expulsion. En d'autres termes: le peuple se transforme en juge, mais surtout lorsqu'il s'agit d'expulser les "moutons noirs" (oui, noirs, car admettons-le: ils seront rarement blancs et porteront rarement la cravate). Le principe de la séparation des pouvoirs ne devrait-il pas sonner la puce à nos oreilles?

Quatrièmement, la forme: l'initiative ne propose pas une nouvelle loi, elle propose de modifier notre Constitution. Pour les lectrices et lecteurs qui ne le savent pas encore, une Constitution a pour objet de spécifier des droits fondamentaux, inaliénables, incontournables, dont chaque citoyen bénéficie, ou auquel est soumis. Il s'agit de la liberté d'expression, le droit à l'instruction et éducation, le droit à la sphère privée, le droit à un jugement équitable, l'égalité devant la justice, le droit à la nationalité, le droit de vote, le droit de représenter ses concitoyens, etc.

Le peuple suisse s'est tristement rendu célèbre au sein de la communauté internationale une première fois le 29 novembre 2009, en acceptant d'inscrire dans sa Constitution une loi interdisant la construction de minarets. Une étape particulièrement honteuse de notre histoire: l'inscription d'une loi sale, honteuse et surtout inutile dans notre Constitution.

Inutile, parce que toute construction en Suisse peut être interdite par un recours des citoyens. Nous n'avons pas de hautes tours en Suisse parce que les riverains font abolir de tels projets. Nous n'avons pas accès aux bordures de nos lacs et nous ne construisons pas aux bordures de nos grandes villes parce que les riverains font abolir les projets de construction qui menacent leur tranquillité. Les lois étaient déjà là bien avant cette initiative: la nouvelle Constitution n'a pas empêché la prolifération de minarets en Suisse, elle a tout simplement interdit quiconque d'en faire la demande!

Rien changé? Si cela a changé quelque chose: nous avons désormais un texte haineux dans notre Constitution, et nous sommes probablement les seuls au monde à pouvoir prétendre cela.

Que faire alors?
La place d'un criminel, avec ou sans cravate, noir ou blanc, étranger ou suisse, est entre quatre murs dès lors qu'il présente un danger pour la sécurité des citoyens. L'amende, ou le travail civil, à teneur dissuasive, sont des bonnes alternatives lorsque ce criminel ne présente pas un danger pour les citoyens. Ce sont les règles du jeu, tout le monde y est soumis.

Je n'aime pas les criminels étrangers, certes, mais j'aime encore moins les criminels suisses: ils salissent ma nation et me font honte.

Mais alors ce que je n'aime vraiment pas, par-dessus tout, c'est que l'on vienne salir ma Constitution avec des textes conçus pour rassurer une minorité de citoyens frustrés, anxieux, désinformés et terrifiés à la moindre perspective d'une atteinte à leur confort individuel. Des suisses peureux dont le seul acte citoyen se résume, depuis près de 10 ans, à venir se présenter en masse aux urnes. Bravoure ou lâcheté?

Le 28 février prochain, c'est NON.