La tendance fondamentale de Freud à disculper les pères et à accuser les enfants se retrouve de manière éclatante dans la manière dont il a traité la tragédie de Sophocle et le mythe d'Oedipe. Pour Freud, non seulement Oedipe a commis un parricide et un inceste, mais il devient, dans sa théorie, la figure même de l'enfant qui désire tuer son père et coucher avec sa mère, et qui le désire de façon innée, sans aucune cause extérieure ou antérieure.

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En réalité, plus on croit que le mal est au coeur de l'enfant, plus on croit à la nécessité de la violence pour l'en "délivrer". Et moins on croit à son innocence, moins on "reconnaît" et le respecte, et plus on l'enfonce dans la violence.

                                                                                         Olivier Maurel

Extrait de "Oui, la nature humaine est bonne" - Olivier Maurel

C'est déjà déformer complètement la tragédie de Sophocle dont je rappelle rapidement le déroulement. Laïos et Jocaste, avertis par un oracle que l'enfant qui leur naîtrait tuerait son père et épouserait sa mère, remettent l'enfant à un berger dès sa naissance avec la mission de l'abandonner dans la montagne pour que les animaux sauvages le tuent. Mais le vieux berger, pris de pitié pour l'enfant, le confie à un autre berger qui le ramène à son roi, Polybe. Celui-ci, avec sa femme Mérope, décide de l'adopter. Devenu adolescent, Oedipe, qui est persuadé d'être le fils de Polybe et Mérope, apprend par un oracle la malédiction qui pèse sur lui. Immédiatement, pour éviter d'accomplir cette malédiction en tuant son père et en épousant sa mère, il fuit le royaume de Polybe, mais le destin le ramène vers Thèbes où, à peine arrivé, il tue Laïos et épouse la reine Jocaste sans avoir le moindre soupçon qu'il s'agit de son père et de sa mère.

C'est donc par une inversion assez acrobatique que Freud décrète qu'Oedipe portait en lui le désir de tuer son père et d'épouser sa mère, alors qu'il a tout fait pour l'éviter. Freud, pour s'autoriser cette inversion, décrète, dans son Abrégé de psychanalyse, que "c'est là une déviation facilement compréhensible, et même inévitable, du tèmes analytique". Autrement dit, la volonté des dieux qui ramène inexorablement Oedipe à Thèbes est interprétée par Freud comme le désir inconscient d'Oedipe, interprétation que rien ne confirme, ni dans la pièce de Sophocle, ni dans le mythe. D'autant plus que, dans le mythe comme dans la tragédie, la volonté des dieux est uniquement de punir Laïos, à travers sa descendance, des crimes qu'il a commis. Oedipe n'est, dans cette histoire qu'une victime dont le destin prouve que la volonté des dieux est inexorable, même si l'on fait tout pour s'y soustraire.

Il est évident que la vraie source du mal n'est pas Oedipe, mais Laïos, son père, et le couple qu'il forme avec Jocaste. C'est l'expression "complexe de Laïos" qui aurait dû rester dans nos esprits, bien plus que celle de "complexe d'Oedipe". En effet, la cause lointaine mais réelle du malheur d'Oedipe, c'est que Laïos, qui avait bénéficié de l'hospitalité du roi Pélops, est tombé amoureux de Chrysippe, le fils de Pélops, l'a enlevé et l'a violé, ce qui a provoqué le suicide de Chrysippe et la malédiction du roi Pélops sur la descendance de Laïos. Ainsi, à l'origine du malheur d'Oedipe, il y a la quadruple faute de son père, qui s'est rendu coupable d'atteinte aux lois sacrées de l'hospitalité en enlevant le fils de son hôte, de viol, de meurtre indirect à travers le suicide de Chrysippe et enfin d'infanticide en exposant son fils pour essayer d'échapper à la malédiction. Toute cette partie du mythe est occultée par Freud, exactement comme il occulte, à partir du moment où il invente la théorie des pulsions, la perversion des pères.

Et cette occultation n'est nullement accidentelle. Car, si Freud avait retenu les crimes de Laïos, le mythe en aurait perdu toute portée universelle : tous les enfants, en effet, n'ont pas des père criminels comme Laïos. La disculpation de Laïos était donc indispensable pour donner au mythe toute sa portée psychanalytique. Mais que vaut la thérie qui consiste, selon l'expression de Jeffrey Moussaïeff Masson, à "escamoter le réel" dans le mythe aussi bien que dans la vie ?

Un dernier aspect du mythe montre que Freud l'a complètement inversé pour innocenter Laïos et charger Oedipe. Si Oedipe en arrive à tuer son père et à épouser sa mère, c'est pour une raison très simple : il ne les reconnaît pas. L'homme qu'il rencontre et qu'il tue "au carrefour des trois routes", il n'a aucun moyen de savoir qu'il s'agit de son père, puisqu'il ne l'a jamais vu, pas plus qu'il ne peut reconnaître sa mère en Jocaste.

S'il ne les reconnaît pas, c'est tout simplement parce qu'il n'a pas été reconnu par eux, puisqu'ils l'ont fait exposer dans la montagne dès sa naissance dans le but qu'il y meure. La première faute est donc manifestement celle des parents.

Et surtout, la cause de l'abandon d'Oedipe par ses parents, c'est l'oracle qui leur avait annoncé que cet enfant serait à la fois parricide et incestueux.

Or, que dit la théorie des pulsions ? Elle répète aux parents l'oracle grec : "Vos enfants sont animés de pulsions parricides, incestueuses et meurtrières, méfiez-vous-en ! Dressez-les !"

Avec deux différences toutefois, en faveur du mythe. Il apparaissait clairement, dans le mythe, que la menace avait pour origine la faute des parents. Alors que, pour la théorie des pulsions, édifiée sur le refoulement de cette faute, c'est dans le psychisme des enfants que cette menace prend sa source.

De plus, la menace de l'oracle ne concernant que le couple de Laïos et Jocaste à cause des crimes de Laïos. Alors que la menace énoncée par la psychanalyse escamote toute responsabilité des parents et laisse entendre que, quelle que soit l'attitude des parents, qu'ils soient violent ou non, ce qui va être déterminant dans le destin des enfants, ce sont leurs pulsions. Avec les conséquences qu'on a vues plus haut en matière de méthodes d'éducation.

"Il faut naturellement une éducation ; elle doit même être sévère", écrivait Freud au pasteur Pfister. Et, quand il répondait à une mère qui l'interrogeait sur la meilleure méthode d'éducation : "Faites comme vous l'entendez, de toute façon, ce sera mal", cette phrase signifiant pour lui : toutes les éducations se valent violentes ou non, parce que ce n'est pas ce que subissent les enfants qui est important, c'est le jeu de leurs pulsions. Comme l'a dit sa fille Anna Freud après lui, tout ce que l'enfant reçoit du monde extérieur est "non pathogène".

En réalité, plus on croit que le mal est au coeur de l'enfant, plus on croit à la nécessité de la violence pour l'en "délivrer". Et moins on croit à son innocence, moins on "reconnaît" et le respecte, et plus on l'enfonce dans la violence.