Sarclo: "Je ne suis pas obsédé par la mort"


CHANSON. Avec le très beau "A Tombeau ouvert, chansons posthumes vol. 1" et une tournée sans fin, le Genevois fête les vingt-cinq ans d'un parcours au long cours. Ce neuvième disque tendre et murmuré jouit d'une lumineuse mélancolie.


Olivier Horner
Mardi 7 novembre 2006

Depuis 1981 et Les plus grands succès de Sarcloret, le temps qui passe est une constante dans le répertoire de Sarclo. Sauf qu'à 55 ans, celui qui se promène désormais sur scène avec des épitaphes maison inscrites sur des pierres tombales s'est rapproché davantage de la fin. Avec A tombeau ouvert, neuvième album studio en vingt-cinq ans, le dernier souffle lui inspire quelques-unes de ses plus belles chansons ("Joli foutoir", "Une jolie fin de vie", "Photos montage" ou "Chanson des yeux"). Gravés dans des boiseries acoustiques, avec la complicité artistique du multi-instrumentiste et chanteur Simon Gerber notamment, ces morceaux de choix révèlent une tendresse folle. Où le rire, la politesse du désespoir de Sarclo, s'efface souvent au profit d'une mélancolie bénie.

Le Temps: Vous dites ne pas être troublé par l'idée de la mort mais elle rôde dans vos nouvelles chansons...Sarclo: Je ne suis pas obsédé par la mort mais je suis entouré par la mort. J'ai perdu mes parents et je suis désormais sur le siège avant. En même temps, je baigne dans la vie la plus fraîche puisque mes deux der- niers enfants ont 9 et 11 ans. Je les regarde grandir et c'est un délice. C'est marrant d'être pris entre ces deux feux: la vie qui monte et la vie qui descend. Quand j'étais à l'école, on me donnait des feuilles avec des marges mais on devait écrire dans le cadre et non dans la marge. Alors que la marge est là tout le temps. La mort, c'est la marge de la vie. Si on ne peut cochonner dans la marge, c'est triste.

- Révéler la marge, les à-côtés, c'est ce qui vous intéresse en chanson?

- C'est en ne disant pas de quoi on parle qu'on laisse dans la marge de la place pour que les gens puissent écrire eux-mêmes. Il y a une marge à tous égards. On ne peut mettre tout ce qu'on veut dans une chanson. Dans son journal, trois semaines avant sa mort, Ramuz écrivait: "Y a des choses que je n'ai pas pu dire parce que ça faisait 8 et je voulais mettre 9." Si on connaît l'écriture de Ramuz, on sait qu'il parle de pieds. Dans la chanson, c'est encore plus important parce qu'on n'arrête pas de traiter le pied: d'en caser 9 en n'en chantant que 8 grâce à une élision par exemple. Ce sont des critères fondamentaux. Quand on ne fait que décrire les choses, cela devient des clichés. Quand on les laisse en filigrane, en les suggérant, c'est plus adulte, intéressant, charnu.

- Quels sont les autres critères?

- Au-delà du critère mathématique, j'ai lu les chansons de Boris Vian avant de les entendre. Il y a une association d'idées par ligne et une histoire par strophe. Si c'est moins riche que cela, ça ne m'intéresse pas. J'ai aussi chanté du Dylan avant de chanter du Sarclo. Quand on construit une chanson comme "Mr Tambourine Man" avec une liberté de scansion très anglophone, on retourne au français en se demandant comment retrouver cette liberté-là, comment la placer. Chez Dylan, j'ai aussi gagné le fait qu'entre deux écoutes, on n'entend pas la même histoire parce qu'elle a cette richesse, cette générosité d'offrir des doubles fonds de signification.

- La quête de l'intemporalité est aussi primordiale dans votre écriture.

- C'est vrai que j'essaie toujours d'écrire des standards. Mais à la différence de Brassens qui évitait de dater les choses, ça ne m'embête pas en parallèle de parler dans une chanson de Muriel Siki. Parce que c'est une époque, que ça me fait rire et que je veux voir vieillir ma Muriel Siki. Comme ça ne m'embête pas d'évoquer Betty Bossy, des choses factuelles ou plus courageuses. Etre historique et géographique par instinct ne me gêne en rien. Gainsbourg disait: "Je ne fais rien pour la postérité parce que la postérité ne fait rien pour moi." C'est amusant mais je ne suis pas sûr que ce soit très sincère de sa part. Le fait de travailler pour la postérité n'intéresse personne. Ce qui est intéressant est de travailler avec l'orgueil de pouvoir comparer ce qu'on fait avec ce qui a duré. Pourquoi une chanson de Brassens ou d'Aristide Bruant a-t-elle traversé le temps? J'ai envie de me colleter avec cette réalité du pourquoi de la durée des choses. Et aussi avec l'idée que ce n'est pas vaniteux d'écrire des chansons. Je raconte beaucoup cette phrase de Voltaire qui dit: "Je ne pardonne à un livre que s'il m'apprend quelque chose." La phrase évoque ce qui rend pardonnable la prétention de l'artiste, du créateur. Si on la décale à mon domaine, la chanson, qu'est-ce qui rend une chanson pardonnable? Le rire, l'émotion, la rage, la colère, un mélange de tout cela.

- Avez-vous conscience ou êtes-vous amer parfois de voir qu'au regard de vos vingt-cinq ans de carrière, de votre répertoire, vous n'êtes pas forcément reconnu à votre juste valeur?

- Si je ne suis pas reconnu à ma juste valeur, est-ce à moi de le dire? J'ai un baratin de circonstance, rodé à l'égard de cette question: il y a longtemps, je pensais que je faisais des chansons plus belles que les autres et que c'était important; il y a moins longtemps, je pensais que j'écrivais des chansons moins moches que les autres et que c'était sans importance; et maintenant je suis juste un vieux mec avec une guitare. J'aime à dire que je fais de la chanson pour adultes consentants. Ce que je veux dire par cette formule, c'est que je fais avancer ma vie, ma lecture de la vie et mon regard sur celle-ci avec des adultes. Je ne veux pas faire les poches des enfants, ça ne m'intéresse pas, mais des disques pour les gens de mon âge. J'ai 55 ans et mes émotions peuvent s'exprimer en chanson sans singer des émotions d'adolescents, sous prétexte que c'est les ados qui achètent des disques.

- Ce n'est donc pas une formule qui sert à vous dédouaner de l'aspect parfois plus grossier de votre répertoire?

- Scato-pipi-caca-cul vous voulez dire! Eh bien oui, c'est pareil, c'est aussi pour des adultes consentants. J'aime les différents niveaux de lecture. C'est l'ambivalence entre ces deux aspects qui est intéressante, la tension entre la déconnade et la chose sérieuse. Dans "Chanson des yeux", j'ai hésité à laisser une horreur comme "La vie file comme une comète/Dans le noir on voit la lumière/De sa queue, mais dans les roupettes/Réside encore un grand mystère" dans un texte aussi sérieux sur la mort. Au contraire, l'intérêt au final, ou "la réussite" peut-être de la chanson, réside dans le fait que je ne lâche pas l'affaire: continuer de déconner jusqu'à la dernière seconde. Quand on sera mort, on ne déconnera plus.

A Tombeau ouvert (Disques Office). Sarclo en tournée: 10 et 11 nov., Denezy (VD); 17 nov., Versoix (GE); 20 et 21 nov., Vevey; 25 nov., Yverdon. (Rens. http://www.lechantlaboureur.ch)







Après son coup de gueule contre Label Suisse, actes constructifs
Olivier Horner
Il a fustigé l'absence de cachets versés aux chanteurs et musiciens qui se produisaient au festival Label Suisse organisé fin septembre à Lausanne par la Radio suisse romande (LT du 28.09.06). En relevant l'une des ambiguïtés d'une fête rassemblant quelque 600 artistes, Sarclo s'est montré d'utilité publique en mettant le service public devant ses contradictions.

Il n'a pas voulu tuer la manifestation mais plutôt mobiliser les troupes artistiques.

Opération réussie puisque ce jeudi soir, chez lui à Lausanne, le débat activé sur son blog (http://www.monblog.ch/label) se poursuivra par une réunion. Où les intervenants le plus souvent anonymes pourront se manifester, et formuler des propositions constructives à la Radio romande. "Je n'ai pas fait cela par calcul ou pour faire parler de moi. Mais qui l'aurait fait à ma place? Même la radio et Gérard Tschopp me sont reconnaissants. Au-delà de la gratuité des prestations, il est ubuesque que la RSR n'ait pas été foutue de faire un pass pour les musiciens; que les chanteurs suisses pas invités à s'y produire n'aient pu venir voir leurs collègues l'est aussi. Cela dénote un manque de réflexion et d'égards vis-à-vis de notre rôle."