Juin 2000, en Suisse, à Lausanne.
Emilie posa son lourd sac de
voyage dans un coin de la cuisine, puis vint s'attabler en face d'Eric en se
frottant le trapèze à l'endroit où la lanière du sac lui avait meurtri la peau.
Elle avait noué ses cheveux châtain clair en une queue-de-cheval haute, pour se
donner un air déterminé. C'était un vendredi soir, il avait déjà attaqué la
charcuterie et se coupait un morceau de pain. Il faisait encore chaud, l'été
était caniculaire.
Elle prit une profonde
inspiration pour calmer son pouls qui martelait ses tempes.
Je pars.
Elle attendait la réaction d'Eric
en serrant les dents.
Tu passes le week-end chez tes parents ?
Non, je pars. En Allemagne.
Et elle ajouta, afin que tout
soit clair :
... pour une période indéterminée.
Il leva le nez de son assiette
pour voir si elle blaguait, mais elle affichait une mine triste et anxieuse. Il
lâcha tout, se recula sur sa chaise et la regarda d'un oeil neuf. La gorge
nouée, il demanda pourquoi. Il tombait de haut. Comme s'il ne l'avait pas
vue venir, pensa-t-elle.
Elle lui répondit qu'on cherchait
une francophone dans la maison-mère de son agence, à Berlin. Elle commençait
mardi. Il fronça les sourcils et répéta son " pourquoi " en
articulant de la même façon que s'il se trouvait en face d'une malentendante.
Il ne comprenait pas. " Je vois ma vie avec toi,
moi ! " avait-il prononcé toujours aussi distinctement. Assise à
un mètre de lui, elle gardait les yeux rivés sur ses propres mains déchiquetant
un bout de papier.
Qu'est-ce que j'ai fait ?! Tu n'es pas heureuse avec moi ?
On va dire que je ne suis pas malheureuse, mais...
Que pouvait-il faire de
plus ? Elle n'avait qu'à le lui dire et il le ferait, pour que tout rentre
dans l'ordre. Pourquoi partir si vite ? S'il avait un peu de temps, tout
s'arrangerait, il en était sûr. Des multitudes de " pourquoi "
s'emmêlaient dans sa tête. Tout s'écroulait autour de lui. Il se sentait pris
dans des sables mouvants. On l'enterrait vivant.
Elle avait beau lui dire qu'elle
avait déjà voulu rompre il y a quelques mois, il ne voulait rien entendre.
Ce n'était qu'une mauvaise passe, la preuve, ensuite tout allait
pour le mieux entre nous ! s'obstinait-il.
Il n'avait apparemment pas
l'intention d'essayer de comprendre, ni de rendre les choses faciles. Emilie
décida d'opter pour un ton dur, sans appel.
Pour toi peut-être. Mais pour moi rien n'avait changé. Si je suis
revenue vers toi, c'est parce que tu m'y as psychologiquement forcée ! Tu
n'as pas cessé de me téléphoner en pleurant, de te plaindre vers mes amis et
mes parents. Tu m'as même menacée de te jeter du haut d'un pont !
Mais je t'aimais ! Et je t'aime encore cent fois plus
aujourd'hui ! Emilie, ne me laisse pas !
Il vint s'agenouiller devant elle
et enfouit son visage contre son ventre en la maintenant serrée contre lui. Elle
avait prévu que ce serait difficile. Qu'il ne l'accepterait pas. Il préférait
qu'elle reste avec lui par pitié, plutôt qu'elle ne le quitte. Comment
pouvait-on tomber aussi bas par amour. Cet homme n'avait plus aucune dignité.
Elle l'avait pourtant trouvé si beau le soir précédent, ses cheveux noirs
fraîchement douchés surlignant ses yeux bleus azurs, braqués sur elle pendant
qu'elle triait ses affaires... elle avait eu envie de lui. Mais maintenant, à
le voir ainsi rampant sur le sol, le reste de respect qu'elle éprouvait pour
lui disparut. Les larmes lui montèrent aux yeux ; elle était en train de
briser un homme. À cause d'elle, il lui faudrait du temps pour aimer à nouveau,
accorder sa confiance.
Eric releva la tête et lui
adressa un regard humide empli de haine. Les extrémités de sa bouche semblaient
lutter pour ne pas plonger, comme un enfant contrarié.
Il se leva brusquement, en
rugissant et postillonnant sa colère.
C'est dégueulasse ! Tu me fais espérer depuis quatre ans !
Tu m'as fait perdre mon temps !
Elle ne voulait pas entendre ça,
assister à son auto-destruction, à l'anéantissement de leur histoire. Elle
voulait garder les bons souvenirs. Elle alla enfiler sa veste. Elle ne se
sentait pas bien, trop de pression.
Je savais que ça se passerait mal. J'y vais.
Non, attends ! Dis-moi au moins pourquoi ? Il doit bien y
avoir une raison !
Il attendait qu'elle lui énumère
une liste de reproches. Elle se contenta de dire ce qu'elle avait sur le coeur.
Je cherche autre chose.
Il s'attendait à cette réponse.
Il sortit de ses gonds et s'agita dans tous les sens.
Autre chose ? Ça veut dire quoi,
" autre chose " ? Bon sang, tu ne sais même pas toi-même ce que
tu cherches ! Je pensais que ça t'avait passé ! Tu regardes trop de
films, arrête de vivre dans un roman ! J'ai toujours su que tu attendais
quelque chose que je ne pouvais pas te donner.
Il ne voulait donc pas
comprendre ! Combien de fois avait-elle essayé de pimenter leur relation,
de faire des trucs qui sortent de l'ordinaire, sans qu'il ait daigné jouer le
jeu. Elle avait voulu être inventive, romantique, elle voulait que leur
relation soit exceptionnelle, elle voulait partager une complicité, pouvoir
spontanément partir à Paris juste pour le plaisir de se réveiller un dimanche
matin en face de la tour Eiffel. Elle voulait de la passion ! Si ce
n'était pas à vingt-cinq ans que l'on faisait ce genre de choses alors
quand ? Elle était maintenant persuadée de prendre la bonne décision.
Eric la sentait déjà ailleurs,
dans sa nouvelle vie où il n'avait plus sa place. Sa colère céda à la panique.
Tu devais me le dire ! Je peux changer !
Elle soupira et adopta un ton
doux de compassion.
Tu ne peux pas changer. Ce jeu ne devrait pas être un effort. Cela
devrait être une conviction que tu partages également. Quelque chose que tu as
au fond de toi.
Mais... qu'est-ce que je vais faire sans toi ? Je veux t'épouser,
avoir des enfants avec toi, je veux passer ma vie avec toi...
Elle prit son sac et partit.
Ce ne fut qu'une fois assise dans
le silence de sa voiture, qu'elle réalisa ce qu'elle venait de faire. En moins
d'une heure, elle avait rayé trois ans et demi de sa vie. Elle se retrouvait
avec les mêmes espoirs qu'à ses 20 ans, mais avec quelques désillusions en
plus. Un découragement et une tristesse intense l'envahirent et déclenchèrent
un sanglot incontrôlable.
Puis elle se calma et se sentit
légère, libérée d'un grand poids. Les yeux rougis, triste mais apaisé, elle
prit la route pour se rendre chez son amie Sandra.
Un thé à la main, les deux amies
étaient assises sur un canapé moelleux. L'ameublement et la décoration
respiraient le moderne et le feng-shui. Quelques objets improbables ramenés de
lointains horizons ornaient les étagères. La tignasse dorée très frisée de
l'hôtesse évoquait à Emilie une fée de son enfance. Mais vu que le tailleur
strict était sa tenue quotidienne en lieu et place de la robe bouffante, la
comparaison s'arrêtait là. Sandra entra dans le vif du sujet sans détour.
J'ai toujours pensé que tu n'étais avec lui que par habitude.
Tu exagères, il a partagé ma vie pendant trois ans et demi tout de
même !
Oui mais tu n'étais pas très convaincante.
Pourtant j'ai vraiment essayé.
Tu te rappelles dans quelle circonstance tu as commencé à sortir
avec lui ? Tu voulais te fixer, et quand tu as fait sa connaissance, tu
m'as dis " il correspond aux critères d'une relation stable ".
J'ai dit ça ???
Sandra rit de l'expression
effarée de son amie.
Oui. Très romantique, n'est-ce pas ?
Tu as raison, j'ai appris à l'aimer en sortant avec lui. Je l'ai introduit
dans ma vie le plus vite possible. Un mois après notre rencontre, ma famille et
tous mes amis le connaissaient.
...et tu as tout de suite emménagé chez lui.
C'est vrai. Mais ça aurait pu marcher. C'était un coup de poker.
Emilie et Sandra se regardèrent
pensives, l'une se projetant quelques années en arrière, l'autre dans son
histoire actuelle.
Mais quatre ans pour réaliser que mon couple ne tient pas la route,
c'est un peu long. Je ne voulais pas me remettre en question parce que je
voulais que tout reste simple. Sans complications.
... alors que plus on attend et plus il y a de dégâts.
Emi soupira, désolée pour Eric. Il s'en
remettra...
Pourtant, il y a deux ans déjà, tu m'avais dit avoir l'impression de
vivre un leurre, comme dans une mise en scène. Tu n'avais pas l'air
malheureuse, mais tu paraissais résignée.
Elle sourit tristement.
Je me souviens de cette conversation. Elle m'avait fait réfléchir
deux-trois jours puis j'ai continué ma petite vie sans rien changer. Je n'avais
pas envie de me retrouver toute seule. Résignée, c'est le mot. J'étais
résignée. À 23 ans.
Avec Eric, elle remettait
perpétuellement leur relation en question. Elle n'avait jamais ressenti la
plénitude de quelqu'un qui est arrivé à bon port, qui a trouvé son petit coin
de paradis. En trois ans, elle n'avait cessé de se demander si c'était bien
lui, si leur relation ne pouvait pas être plus intense, si elle l'aimait
vraiment, si, si et si. Des questions sans réponses, qui la laissaient frustrée
et déboussolée. Il lui semblait que lorsqu'elle aurait trouvé l'homme de sa
vie, elle ne se poserait plus toutes ces questions. Elle serait heureuse, tout
simplement.
Emilie réalisa qu'elle allait
être encore plus seule en Allemagne, loin de ses proches, de ses amis et de ses
repères. La panique gonfla en elle, jusqu'à ce qu'elle se rappela que c'était
justement ce qu'elle recherchait : fréquenter d'autres gens, découvrir une
autre culture, une autre ville. On presse " reset " et on recommence.
Tu trouveras peut-être ton âme soeur chez les Allemands !
Emilie scruta le regard de son
amie pour déceler l'ironie, cependant elle ne vit qu'un regard affectueux et
bienveillant. Sandra comprit qu'elle venait de réveiller un sujet délicat.
Tu n'as toujours pas oublié, hein ?
Emilie ne répondit rien. Ses
joues s'empourprèrent, mais Sandra ne lâcha pas le morceau.
Tu ne vas certainement pas aimer ce que je vais te demander, mais ne
crois-tu pas que tu idéalises ce futur partenaire ? En rapport à... tu vois
qui.
Cela faisait des années qu'elles
n'avaient plus abordé le sujet. Implicitement, c'était devenu un tabou.
Bien sûr qu'Emilie y pensait
encore. D'autant plus à l'aube de sa liberté retrouvée, elle voulait éprouver à
nouveau LA flamme. Plus que jamais.
Devant l'embarras silencieux
d'Emilie, Sandra finit par changer de sujet.
Tu me manqueras. Heureusement qu'il y a le téléphone. On s'appellera
souvent n'est-ce pas ?
Trois jours plus tard, après
avoir passé le week-end chez Sandra et dit au revoir à sa famille, Emilie
retourna à l'appartement. En examinant les meubles en contre-plaqué noir, la
décoration stérile et l'absence de photos, elle réalisa qu'elle n'y avait pas
apporté un brin d'elle-même. Certainement qu'un psychologue l'interpréterait
comme un signe flagrant de fuite d'engagement.
Au fond d'une armoire, elle
découvrit un carton poussiéreux scellé par un vieux sparadrap jauni, qu'elle se
rappela avoir apporté lors de son emménagement avec Eric. Il se trouvait déjà
dans le fond de l'armoire de son ancienne chambre à coucher chez ses parents. Il
y avait six ou sept ans qu'elle l'avait fermé avec rage pour ne plus jamais
l'ouvrir.
La boîte sous le bras, un sac
d'habit dans la main, elle se détourna pour contempler une dernière fois cet
appartement où elle avait vécu trois années sans laisser aucune trace.
Satanés bouchons. Déjà qu'il y
avait dix heures de route, le trajet n'allait pas être une partie de plaisir.
Accoudée à la fenêtre, Emilie se demandait ce qui lui avait pris d'accepter
cette offre. Ce qu'elle n'avait dit à personne, c'était qu'on lui offrait le
même genre d'opportunité à Zurich, et de surcroît, mieux payée. Elle avait eu
le choix, mais elle n'avait pas hésité : elle était attirée par
l'Allemagne.
Même si autrefois elle s'était
juré de ne jamais y retourner.
Quelques phrases d'Eric et Sandra
lui revinrent à l'esprit. " Tu ne sais même pas toi-même ce que tu
cherches. " " Ne crois-tu pas que tu idéalises ce que tu as
vécu ? ". Peut-être qu'ils
avaient raison, peut-être qu'elle se faisait des illusions et gâchait sa vie à
ne pas se contenter de ce qu'elle avait. Mais au moins elle aurait cherché.
Elle avait confiance en la vie et elle était certaine d'une chose : à 25
ans, elle était trop jeune pour " se contenter de ce qu'elle avait ".
Elle arriva à Berlin tard dans la
nuit pour découvrir avec enchantement son nouvel appartement déniché par une
agence, un deux pièces et demi spacieux. La lueur de la lune pénétrait par les
larges fenêtres pour se refléter sur le parquet clair et les murs fraîchement
repeints. Il n'y avait que quelques meubles et le strict nécessaire, c'était
tout ce dont elle avait besoin pour un nouveau départ.
Au petit matin, Emilie fut
réveillée par le camion à ordures qui vidait bruyamment les containers devant
l'immeuble. Good morning Berlin ! salua-t-elle
à la manière de Robin Williams.
Pendant que la baignoire se
remplissait d'une eau chaude et fumante aux senteurs d'abricot, elle s'aspergea
le visage pour se réveiller, puis considéra son reflet.
Seule. Je suis seule. Sans
amoureux, sans amis et sans famille dans une ville d'un million d'habitants. C'était un sentiment libérateur et angoissant à la
fois.
Elle consacra la matinée à ranger
ses affaires, puis elle fit un grand tour avec un bus " sightseeing "
pour faire connaissance avec sa nouvelle ville. Les terrasses étaient bondées,
il faisait chaud, l'été était encore plus assommant en ville. Elle prit beaucoup
de plaisir à errer sans but, à visiter tout et n'importe quoi au gré du hasard,
à son rythme.
Au cours de la journée, elle
reçut un appel de son supérieur hiérarchique, qui lui souhaita la bienvenue. Il
avait une voix grave, un peu rauque, et il fit quelques remarques qui
laissaient supposer qu'il avait un certain sens de l'humour. Son niveau
d'allemand ayant grand besoin d'être raffraichi, elle ne comprit pas un traître
mot. Elle se borna à rire poliment pendant que lui s'esclaffait à l'autre bout
du fil.
3 mois plus tard, septembre
2000
Dans le quartier de
Friedrichshain, les lampadaires sentencieux diffusaient une lumière douce sur
les pavés réguliers. Un soupir tiède entraînait les feuilles virevoltantes vers
le ciel, puis se faufilait à travers les coiffures des platanes, les faisant
bruisser à la manière de minuscules grelots. Dans une rue voisine, un
ronronnement de vélomoteur faiblissant révélait un semblant de vie humaine puis
le carillon d'un clocher lointain résonna succinctement en écho.
Une silhouette aux courbes
harmonieuses se dessina derrière une fenêtre éclairée. Elle traversa la pièce
puis l'appartement redevint sombre.
Emilie sortit un yoghourt du
réfrigérateur, puis s'appuya contre une armoire pour se laisser glisser sur le
sol. Recroquevillée entre ses genoux, elle décolla précautionneusement le
couvercle en alu, précipita sa cuillère dans l'onctueux contenu et la conduisit
jusqu'à sa bouche. À cet instant, une scène vieille de deux ans lui revint en
mémoire.
Elle se revit dans l'appartement
d'Eric. Lorsqu'elle était prise d'insomnie, elle se réfugiait dans la cuisine
pour ne pas le réveiller. Machinalement elle ouvrait le frigidaire et prenait
un yoghourt sans réfléchir si elle en avait vraiment envie. Assise par terre,
elle observait par la fenêtre l'immeuble opposé, dont les immenses baies vitrées
reflétaient la lune et les étoiles à la manière d'un miroir. Le ciel se trouvait
alors non pas au-dessus d'elle, mais en face d'elle, telle une incommensurable
et splendide toile lumineuse. Elle restait souvent des heures à contempler ce
tableau peu ordinaire jusqu'à ce que ses paupières daignent montrer un signe de
faiblesse.
Cette nuit-là, elle ne portait
qu'une chemise ample qui la couvrait jusqu'aux genoux et elle sentait le
carrelage froid sous ses fesses. Elle savourait la mixture rafraîchissante,
lorsque Eric apparut à l'embrasure de la porte, ses yeux verts la dévorant en
silence. De petites flammes dansaient au milieu de ses pupilles et dégageaient
une lueur particulière. Les bras croisés, il la regardait si intensément
qu'elle en eut des frissons. Avec ses cheveux noirs en bataille et son air
sérieux, elle ne l'avait jamais trouvé aussi beau. Elle le redécouvrait. Elle
portait chaque cuillère à sa bouche d'un geste lent, effectué avec une précision
infinie, comme si le moindre dérapage, aurait rompu la magie qui s'était
installée à ce moment-là. La pièce n'était éclairée que par la faible lumière
des étoiles reflétées et la seule perturbation sonore était le ronronnement du
réfrigérateur. Après la dernière cuillère, elle se leva et posa l'emballage sur
l'évier sans détacher son regard du sien. Il s'approcha d'elle, lui effleura la
joue, puis glissa sa main dans ses cheveux pour l'attirer vers lui et
l'embrasser.
Ce qu'elle ressentit à ce
moment-là fut aussi fort que s'il la touchait pour la première fois, bien
qu'ils étaient ensemble depuis plus de deux ans. Elle n'avait jamais éprouvé la
sensation de cette nuit-là et ce fut la dernière fois.
Puis un jour, il fit une allusion
sur leur avenir et elle réalisa, qu'elle ne l'imaginait pas avec lui. Elle
voulait quelqu'un pour qui elle cultiverait une réelle fougue et réciproquement.
Elle savait que c'était possible, elle savait combien les sentiments pouvaient
être intenses, obnubilants, vivifiants. En allemand, " la passion "
se disait " die Leidenschaft " et le verbe " leiden " se
traduisait littéralement par " souffrance ". Je préfère aimer
intensément et souffrir plutôt que de crapahuter en sécurité dans un couple
dans lequel les émotions ne décollent pas du sol.
Emilie soupira au souvenir de
cette nuit mémorable en terminant son gracile festin, puis se réfugia dans la
volupté lactescente de ses draps.
Elle allait sombrer, lorsque
brusquement elle se redressa : elle venait de se rappeler qu'elle n'avait
toujours pas ouvert le carton récupéré chez Eric. Elle l'avait complètement
oublié. Enchantée, elle se précipita dans son armoire, dénicha le trésor, et
l'ouvrit. Elle y trouva ses livres de grammaire allemande datant du lycée, des
livres également dans la langue de Goethe, des photos de copines, des cahiers
de notes et un foulard.
Elle prit le bout de tissu et le
huma en fermant les yeux. Elle se remémora la chaleur d'un dos contre sa
poitrine, le chatouillement du foulard qui s'échappait du blouson de cuir, le
vrombissement d'un moteur et la bise s'engouffrant dans sa visière.
Journal de Lola.
Émue, elle resta quelques
secondes paralysée devant ces quatre lettres "Lola". Il y'a si
longtemps qu'elle ne fait plus partie de ma vie. L'idée l'effleura qu'après toutes ces années, elle pourrait se réconcilier
avec elle, mais rien que d'y penser, toutes les émotions d'antan remontaient à
la surface. ... si longtemps...
Bien calée dans son coussin, elle
ouvrit à la première page.
" Journal de Lola
Juillet 1992 "
Le coeur d'Emilie palpita. Huit
ans. Cela faisait déjà huit ans.
" 3 jours que je suis
là.
La famille est super. Mais ils sont tous géants ! La
maman est une belle femme beaucoup plus grande que moi, elle a les cheveux
mi-longs noirs légèrement ondulés. Elle rit souvent et discute volontiers de
tout et de rien d'une voix forte. Le papa a une stature impressionnante qui
contraste avec son regard marron profond et doux. Il est sympa, blagueur, mais
il m'intimide un peu. Ils veulent que je les tutoie.
Les enfants ont les trois une
corpulence de futurs mannequins, les filles sont aussi grandes que moi alors
qu'elles ont à peine 12 et 10 ans et le petit dernier est mignon à croquer. Ils
sont gentils avec moi, je crois que je serai bien ici. La grande m'a déjà un
peu prise comme modèle. Elle se fait les mêmes coupes de cheveux que moi,
c'est marrant. "
Emilie sourit.
" 2 semaines que je suis
là.
Ce matin je suis allée faire les courses avec la maman. Elle
est cool, mais elle parle vite et la plupart du temps, j'ai du mal à comprendre
tout ce qu'elle me raconte. À table, son mari sourit parce qu'il remarque bien
que je ne capte pas la moitié de ce qu'elle me raconte. Lui se donne plus de
peine quand il m'adresse la parole. Il parle plus lentement et est attentif à
ma réaction pour détecter si je comprends ce qu'il dit. Il me raconte un peu
l'histoire du pays, mais surtout on parle musique. Il faisait partie d'une
bande de rock autrefois ! C'est trop cool ! Il me conseille des CD et
me fait découvrir des groupes. Il m'a aussi prêté des films cultes qui font
partie de la culture allemande.
Côté
activités, nous allons presque tous les jours à la piscine. Il fait très chaud,
alors il n'y a pas beaucoup d'autres alternatives. Cet après-midi, toute la
famille y était au grand complet, c'est-à-dire que le papa est aussi venu. À un
moment donné, les enfants et moi, nous avons joué dans le bassin avec des
matelas, mais après vingt minutes j'en avais déjà marre, j'avais plutôt envie
d'aller me bronzer tranquille sur mon linge. Quand le papa est arrivé dans
l'eau, j'ai pu m'éclipser. Lorsqu'il est revenu vers les linges, il m'a
regardée furtivement de pieds en cap. J'avais les yeux mi-clos, j'ai bien vu
qu'il était un peu surpris de voir mon corps. Je ne suis pas vraiment une
femme, mais c'est vrai que ces derniers mois j'ai pris de la poitrine et des
hanches, je n'arrive plus à enfiler mes jeans ! Ça m'a fait rougir de
percevoir ce genre de regard de sa part. Jusque-là je le voyais comme un papa,
un vieux quoi. Mais en fait il n'est pas si vieux que ça, il n'a que 32 ans... et
je peux même dire qu'il est bien conservé !
Sinon, à part ça, à la
piscine, depuis quelques jours il y a un garçon qui me regarde tout le temps.
Il doit avoir environ 18 ans, il est pas mal : un peu plus grand que moi,
blond et un corps fin, mais musclé. Il est toujours avec un groupe et je crois
qu'une fille est sa copine. Andrea m'a dit qu'ils étaient des jeunes du
village...
Emilie ferma le cahier.
Elle répéta : huit ans,
déjà...
Elle décida de le lire petit à
petit, à l'instar d'une perfusion qui réintroduit goutte-à-goutte ses souvenirs
dans sa mémoire.
Cette nuit-là, elle fit un rêve
particulier. Elle vit une jeune fille étendue sur une couverture au milieu d'un
pré. Le soleil allait disparaître d'un instant à l'autre derrière une colline,
une douce brise chatouillait son visage. Un homme était allongé à côté d'elle.
Autour d'eux, il n'y avait qu'une interminable étendue de verdure, avec en
musique de fond, le grésillement berçant des hautes herbes frôlées par le vent.
L'homme, les yeux brillants et la
respiration retenue, caressait du bout des doigts la main et l'avant-bras de la
jeune fille. Ce centimètre carré de peau qui la touchait tout en se refusant à
franchir la hauteur de son coude, dégageait par sa pudeur quelque chose
d'extrêmement érotique.
Lorsqu'elle se pencha vers lui
pour l'embrasser, elle se réveilla dans son lit berlinois, affolée, baignant
dans sa sueur. Mais qu'est-ce qu'il m'arrive ?
Soudain elle se sentit très seule
dans son grand lit. Elle murmura quelques mots...
Il est revenu...
Au sud de l'Allemagne, dans la petite ville d'Offenburg, un
couple se disait au revoir.
Aussi fort qu'il pouvait, Markus serra Andrea
dans ses bras.
Je pourrai rentrer un week-end sur deux, ce n'est que pour quelques
mois.
Oui je sais. Ne te fais pas de souci, je survivrai, répondit-elle
une larme à l'oeil. C'est que ça fait longtemps que nous ne nous sommes plus
séparés. Toutes ces nuits à venir sans toi...
Reste vers moi je ne veux pas que tu me
quittes,
pensait Andrea, mais elle se devait d'être une femme compréhensive. Son mari
avait remporté le premier prix d'un concours d'urbanisme dont l'objet était le
réaménagement d'un terrain abandonné dans Berlin-Est. Pendant quelques mois, il
dirigera une équipe pour organiser et réaliser son propre projet. C'était une
consécration dans sa carrière. Son nom sera associé à jamais au renouveau de la
capitale
Berlin ! Tu t'imagines ? C'est complètement dingue !
Il y avait bien longtemps qu'elle ne l'avait
pas vu enthousiaste à ce point. Depuis qu'il avait appris la nouvelle, il
rayonnait de bonheur et redoublait d'attention auprès de sa femme, ce qui
rendait la séparation encore plus difficile. Pourtant, elle devait être
contente : son mari était un homme qui réussissait. Et six mois ce n'était
rien dans une vie, n'est-ce pas ? Surtout après vingt ans de mariage, ils
en avaient vu d'autres...
Quand Markus monta dans le train, Tom ne
pleurait pas. À 13 ans, il voulait montrer à son père qu'il était un homme.
Papa lui avait confié maman et ses deux soeurs : c'était lui l'homme de la
maison pour quelques mois.
Le train quitta la gare et après quelques
kilomètres de paysage, le voile de tristesse qui embuait les yeux de Markus
disparut et une bouffée de liberté allégea son âme.
Huit heures plus tard, il arriva à Berlin. Il
devait d'abord trouver l'hôtel que lui avait réservé l'entreprise Sephora AG.
Il était heureux d'être là, dans une ville qu'il appréciait beaucoup. Elle lui
rappelait ses années estudiantines, lorsqu'il partait y faire la fête des
week-ends entiers avec ses amis. Ils avaient 20 ans, on était en 1980 et le mur
était encore debout. C'était une autre époque qui paraissait si lointaine. Et
maintenant je suis un vieux con de 40 ans, pensa-t-il en souriant.
Il avait hâte d'être à son nouveau lieu de
travail, de faire de nouvelles connaissances. Cela faisait quinze ans qu'il
était dans la même entreprise et il avait un urgent besoin de changement.
Naturellement, il aurait préféré que cela se
passe plus près de chez lui, qu'il puisse rentrer tous les week-ends. Ses
enfants allaient terriblement lui manquer. Surtout le petit Tom, avec qui il
avait une relation toute particulière. À 18 et 20 ans, ses deux filles étaient
déjà de jeunes adultes et cultivaient l'art de l'indépendance. Sybie vivait en
couple dans son propre appartement et Eloée étudiait à Baden-Baden toute la
semaine. En revanche, Tom venait à peine de franchir le seuil de l'adolescence.
À 13 ans, il avait déjà la grandeur d'un homme, mais révélait encore toute sa
fragilité. Il avait l'air un peu gauche, mal à l'aise dans ce nouveau corps qui
évoluait plus vite que son mental.
" Papa, ne me laisse pas avec toutes ces
femmes ! ", avait-il supplié avant de se ressaisir et d'assurer qu'il
assumerait pleinement son nouveau rôle.
Ces quelques mois ne sont qu'un battement de cils par rapport à la
durée d'une vie.
Markus voulait rassurer sa petite
famille, mais en prononçant
ces mots, il ne put s'empêcher de penser qu'en trois mois sa vie avait déjà
basculé une fois.
Allez, à quoi bon remuer le passé. Maintenant,
seul importait le présent. C'était une chance qui s'offrait à lui, une
parenthèse. Un nouvel horizon, un nouveau style de vie pour une courte période,
juste assez pour qu'il prenne conscience de la valeur de sa vie actuelle.
Bref, tout allait pour le mieux.
Entreprise Sephora, Berlin
La véhémence des rayons du soleil
était décuplée par les larges velux. Les employés semblaient travailler au
ralenti, souffrant de la chaleur inhabituelle pour un mois de septembre. La
climatisation était hors service, le responsable n'ayant pas jugé nécessaire de
la faire réparer avant l'année prochaine, vu le mois précédent exécrable. Tous
étaient apathiques, enfoncés dans leur chaise, écrasés par la masse d'air irrespirable.
Ils tapotaient de temps à autre sur leur clavier, n'attendant visiblement que
la fin de la journée pour se réfugier dans leur frais foyer.
Markus Kaiser parcourait d'un pas
pressé la grande salle, zigzaguant entre les bureaux sans vraiment savoir où il
allait. La sueur ruisselait désagréablement sous sa chemise et sa cravate
l'étouffait. Une odeur ambiante de transpiration lui soulevait le coeur. Il
s'apprêtait à se plaindre, lorsqu'il aperçut un homme obèse qui s'essuyait le
front, baignant littéralement dans son costard auréolé de toutes parts. Il
paraissait subir le martyr, tel un Saint-Bernard sous les tropiques.
Cela faisait désormais vingt
minutes qu'il errait dans un dédale de bureaux. En franchissant une nouvelle
porte et en y découvrant à nouveau une salle immense, identique aux deux autres
qu'il venait de traverser, il dut se rendre à l'évidence qu'il était perdu.
Découragé, il se résigna à demander de l'aide. Son attention fut attirée par un
monologue en italien à quelques mètres de lui. Assise à son bureau, une belle
femme au teint mat et à la chevelure sombre faisait de grands gestes
démonstratifs, prise dans une conversation téléphonique apparemment animée.
Soudain, elle sentit le regard de Markus peser sur elle et leva les yeux.
Markus fit un petit geste de la main et attendit qu'elle mette fin à sa
discussion. Elle saisit quelques dossiers et s'approcha sans se presser. Elle
portait une jupe rouge cachant à peine ses genoux et un chemisier blanc cintré
d'une large ceinture. Elle ne paraissait nullement affectée par la canicule. Sa
longue crinière lisse relevée en une queue-de-cheval haute balançait au rythme
de sa marche. Il avait rarement vu une aussi belle femme. Arrivée à la hauteur
de Markus, une onde légère et fruitée vint lui chatouiller les narines telle
une bouffée d'air frais.
Vous cherchez quelqu'un ?
Un délicieux accent italien
enjolivait ses phrases et de discrètes ridules encadraient son sourire et
striaient le coin de ses yeux. Il estima qu'elle naviguait quelque part dans la
quarantaine, comme lui, mais elle les portait bien mieux, indéniablement.
Volontiers, je ne trouve pas le bureau de M. Walser, le responsable
des projets. Savez-vous où se trouve le secteur " urbanisme " ?
Le bureau de Werner Walser se trouve dans l'autre aile du bâtiment,
complètement à l'opposé. Ici vous êtes dans le département " relation
clients ".
Les yeux bruns chaleureux de
Markus plurent immédiatement à Francesca. Elle lui trouva beaucoup de charme
avec ses airs de petit garçon perdu. Elle sourit, une étincelle surgit.
Ah ! J'aurais pu encore chercher longtemps, dit-il en se
grattant machinalement derrière la tête. C'est un vrai labyrinthe ici.
Elle eut un petit rire
décontracté qui dévoila un diamant minuscule incrusté dans une incisive. À cet
instant, il lui trouva un charme fou.
Je vous accompagne, je dois justement m'y rendre. Je suis Francesca
Cataleno. Enchanté.
Markus Kaiser. De même.
Sa poigne ferme surprit Markus.
Cette femme savait ce qu'elle voulait et ne se laissait pas marcher sur les
pieds.
Après un parcours complexe, ils
entrèrent dans un couloir à l'allure de galerie d'art, avec ses encadrés de
diplômes et de prix de reconnaissance de toutes sortes.
De nombreuses entrées de bureaux
contigus se succédaient. Leur porte ouverte dévoilait des murs bariolés
d'affiches d'architecture de tailles diverses. La femme au diamant marchait
d'un pas vif devant lui. Il admirait la perfection de sa silhouette,
l'ondulation sensuelle de son bassin, puis réalisant qu'il la fixait avec
insistance, il se ressaisit en s'efforçant de se concentrer sur son
environnement, mais son attention revenait de manière incontrôlable à ce corps
diabolique. Il entendait le frottement soyeux de ses cuisses, ses yeux ne se détachaient
plus de ses hanches gracieuses. La chaleur se faisait plus oppressante que
jamais et pourtant il tressaillit lorsqu'une goutte dévala le long de son dos.
Une veine douloureuse dansait dans ses tempes au rythme de son pouls. Markus
n'eut pas le temps de comprendre ce qu'il lui arrivait, lorsqu'un claquement de
porte attira son attention, suivi d'un éclat de rire.
Ce fut comme un éclair qui le foudroya en plein
coeur. Un sentiment de panique l'immobilisa et il fixa la porte intensément,
attendant que son auteur surgisse dans la salle.
Un souvenir reflua et plongea
Markus dans son passé. Il vit une jeune fille assise en tailleur sur un
fauteuil, riant à gorge déployée.
Est-ce que tout va bien ? demanda une voix inquiète.
Oui... J'ai cru connaître ce rire, mais c'est impossible.
Personne ne franchit la porte. Il
fut troublé qu'un tel souvenir lui revienne après si longtemps. D'autre part,
il s'étonna d'être parvenu à ne plus y penser du tout. Tout ce travail avait
donc servi à quelque chose. Enfin... jusqu'à aujourd'hui.
Je l'ai entendue ou était-ce
une hallucination ? C'est ridicule. Et impossible !
Machinalement, il sortit un
mouchoir qu'il appliqua sur son front. En un éclair, sa vision se troubla et il
vit ses propres mains se poser sur les hanches rouges, descendre le long des
cuisses fuselées. Effrayé, il secoua la tête et sa vision s'éclaircit, le
chemisier blanc oscillait toujours à quelques mètres de lui, une chute brune se
balançant perpétuellement d'une épaule à l'autre, tel le pendule d'une horloge.
Il marcha quelques pas
jusqu'à ce qu'une bouffée de chaleur le submerge à nouveau. Il se vit approcher
de la silhouette et plaquer ses reins contre la jupe rouge, plonger son visage
dans la chevelure et sentir une odeur qu'il connaissait. Il s'imagina glisser
une main sous le chemisier jusqu'à un sein, passer son autre main sous la jupe
et agripper le haut de sa cuisse.
Soudain, l'image du corps de
la jeune fille se superposa à celle de Francesca, et ce n'était plus son guide
qu'il touchait, mais Elle. Elle était revenue. Elle avait repris place dans la
tête de Markus comme si Elle ne l'avait jamais quitté.
Un flux incandescent l'envahit, galopant
le long de ses reins puis de son dos, jusqu'au sommet de son crâne. Son coeur
s'accéléra, il transpirait, il étouffait. Il saisit sa cravate et en desserra
le noeud, mais il avait beau élargir son col, déboutonner sa chemise, l'air lui
brûlait les poumons. Il secoua la tête, le regard noyé par la transpiration, il
percevait l'ombre blanche et rouge au rythme imperturbable, ondoyer devant lui,
tandis que l'odeur familière persistait dans ses narines. Il eut un étourdissement
et dut s'appuyer sur un bureau.
Vous ne vous sentez pas bien ? s'inquiéta Francesca.
Pas vraiment à vrai dire. Ça fait un moment que je n'ai rien bu. Tu
deviens complètement dingue mon pauvre ! Allez, ressaisis-toi !
Asseyez-vous là, je vais vous chercher de l'eau.
Francesca revint avec une
bouteille.
Il est vrai qu'il fait beaucoup trop chaud chez nous. Nous avons
quelques problèmes de climatisation.
Entre deux gorgées, Markus se
frottait les yeux.
Ça n'a pas l'air de vous affecter pour autant, dit-il.
Elle rit.
Je suis italienne. J'adore la chaleur ! Ce mois d'octobre est
une bénédiction pour moi.
Quelques minutes plus tard, le
liquide salvateur lui avait remis les idées en place.
Ils arrivèrent dans l'autre aile
du bâtiment. Ils pénétrèrent alors dans une salle plus grande que les autres,
occupée par plusieurs larges tables aménagées d'un ordinateur qui faisaient
office de bureau et de table à dessin.
Ici nous nous occupons essentiellement de nos deux plus gros
clients.
Elle se dirigea au fond de la
salle vers un bureau plus luxueux que les simples plateaux que Markus avait vus
jusqu'à maintenant. Là, un homme grisonnant occupait un fauteuil moelleux et
lisait un journal, ses sourcils foisonnants plissées. Il ne les vit même pas
arriver.
Werner, il y a quelqu'un pour toi.
Lorsqu'il vit la belle italienne,
son regard s'illumina et il se redressa machinalement sur son siège.
Ah Francesca, quelle belle surprise !
Il avait une voix rauque et
chaude qui contrastait avec son apparence de petit homme sec. Il aurait pu être
présentateur radio. Ce qui prouvait que toutes les auditrices qui fantasmaient
sur les voix sensuelles, pourraient avoir bien des surprises...
Voici monsieur Kaiser, dit elle en montrant Markus.
Bonjour monsieur Walser, je suis l'heureux gagnant de votre
concours, je vous ai téléphoné la semaine passée.
Ah oui ! Votre projet nous a vraiment tapés dans l'oeil. Vous
avez décroché la première place haut la main ! Asseyez-vous ! Je vous
en prie.
Vous me flattez, bégaya Markus embarrassé, mais très fier.
Francesca le détailla
discrètement de la tête aux pieds, comme s'il apparaissait soudainement digne
d'intérêt. Elle remarqua ses épaules carrées, sa veste usée, ses mains puissantes
et son alliance. Elle plongea ses yeux dans les siens pour sonder son âme, puis
s'éloigna d'un pas chaloupé sous le regard rêveur des deux hommes.
Le vent secouait bruyamment les
stores. L'air tiède pénétrait à grandes rafales dans la petite chambre d'hôtel.
Sephora réglait toutes ses dépenses, de ce fait Markus aurait pu emménager dans
une chambre plus luxueuse. Mais ce n'était pas dans la mentalité du personnage.
Il avait préféré un modeste petit hôtel par égard envers sa famille. Cela lui
donnait un peu moins l'impression de l'abandonner. Il ne voulait surtout pas que
quelqu'un s'imagine qu'il était mieux ici qu'à la maison.
Étendu sur son lit, c'est à eux
qu'il pensait. À Sybie et Eloée, ses deux aînées devenues des femmes
séduisantes, et à "petit Tom", qui gardait son sobriquet bien qu'il
atteignait un mètre septante. Puis il pensa à Andrea qui était à ses côtés
depuis vingt ans et qui avait déjà eu beaucoup de patience avec lui. Oui, vraiment
beaucoup de patience...
Depuis cet après-midi, Markus se
sentait oppressé. Une hallucination l'obnubilait, à la manière de flashs
persistants provenant d'une bande rayée. La jeune fille était là, riant et
penchant la tête de côté, ses cheveux fins châtain clair balayant ses épaules
nues. Elle avait une telle
joie de vivre qu'elle était devenue son oxygène à lui. Un seul sourire d'elle
le guérissait des maux de ses journées pénibles, apaisait son stress et son
angoisse.
Il se souvint également l'envie
d'elle qui le saisissait lorsqu'elle était si naturellement gaie et
insouciante. Autrefois, Markus s'enfermait dans sa salle de bain pour se ressaisir.
Transpirant, il monologuait avec son reflet pour dompter sa conscience. Et
merde. Qu'est ce qui m'arrive ? C'est une gamine ! Ne la regarde
plus, c'est du délire. Ne la regarde plus, ne la regarde plus...
Aujourd'hui, il craignait surtout
de retourner au point de départ ; jusqu'à ce degré d'obsession qui se
manifestait carrément physiquement. C'était si effrayant de sentir perdre le
contrôle de son propre corps, de trembler comme un alcoolique en manque, de
suer à outrance, de sentir son pouls devenir fou. Pourtant il savait que
c'était déjà trop tard, il en avait fait les frais quelques heures auparavant.
Son corps lui avait signalé qu'il n'avait rien oublié. Que ni les multiples
séances de canapé à parler avec un inconnu, ni les tubes d'antidépresseurs
ingurgités, ni les huit années écoulées, n'avaient effacé les trois mois de
l'été 1992. Rien.
Ce fut un été de trop.
Alors comment contrôler un
cerveau qui s'emballe, qui est soudain envahi par les souvenirs ?
Lola..., prononça Markus dans un soupir suppliant.
Il devait se rendre à
l'évidence : c'était inutile de lutter. Il savait que maintenant qu'elle
avait réapparu dans son quotidien, il se rendrait malade à essayer de
l'oublier.
Alors il ne résista plus.
Et les souvenirs affluèrent.
D'abord embués, voilés par un
dernier film protecteur, puis plus nets.
Il se vit dans son garage, du cambouis plein
les mains, contrôlant des pièces de sa moto, une Yamaha 6oo R6 bleu roi qu'il
choyait depuis l'âge de vingt-cinq ans. Leur Monospace arriva sur le chemin de
graviers et vint se parquer devant la maison. Les enfants en sortirent en
trombe : Sybie et Eloée, dix et douze ans à l'époque, se chamaillaient, et
le petit Tom courait dans tous les sens avec un bateau dans la main. Andrea descendit
à son tour en claquant la porte, puis haussa la voix afin que les filles
cessent de se disputer, tout en priant Tom d'enlever ses chaussures avant
d'entrer dans la maison.
Au milieu de cette cacophonie, Lola glissa en
dehors de l'habitacle, élégante et silencieuse. Elle ferma la porte doucement,
puis lissa des mains sa jupe froissée par le voyage. Tandis que la petite
famille turbulente disparaissait dans la maison, la jeune fille restait
debout à côté de la voiture. Markus l'observait caché derrière son engin, pendant qu'elle rassemblait ses
mèches folles en une sage queue-de-cheval. Lorsqu'elle eut terminé, elle leva
les yeux dans sa direction et arbora un grand sourire.
Salut Markus !
Salut Lola.
Qu'est-ce qu'il s'est passé ? T'as des problèmes avec " ton
moto " ?
Son allemand hésitant le faisait sourire. Elle
vint s'asseoir sur un muret à l'entrée du garage. Il lui répondit en la
corrigeant.
Non, mais ELLE avait besoin d'un nettoyage.
Elle paraissait intéressée.
Et tu LA conduis souvent ?
Il éclata de rire. Elle apprenait vite.
Aussi souvent que je peux. Les enfants adorent venir avec moi, mais
comme je peux n'en prendre qu'un à la fois, ça rend les choses compliquées.
Avec ma femme, nous faisions d'immenses tours autrefois.
Elle ne dit rien. Elle le regardait nettoyer
une pièce. Elle avait envie de poser des questions, mais n'osait pas. Il
continua.
Un jour Andrea a eu peur. Alors elle n'a plus voulu monter. Elle
conduit plus volontiers qu'elle ne se laisse conduire, mais comme nous n'avons
pas deux motos, elle n'en fait plus.
Il examina la pièce, parut satisfait, puis la
remit en place.
Lola se leva.
Bon. Je vais aller suspendre mes affaires de piscine pour les faire
sécher.
Nous pourrons aller faire un tour si tu veux. Es-tu déjà montée sur
une moto ?
Son visage s'illumina.
Non jamais. J'adorerais !
Ok. Alors j'organise ça.
Génial ! Merci, s'exclama-t-elle.
Elle le faisait rire. Elle avait tellement
d'enthousiasme pour tout ce qui s'offrait à elle, c'était exaltant. Son état
d'esprit était à mille kilomètres de la plupart des adolescentes de son âge,
qui broyaient du noir et se révoltaient contre leur entourage. Lola était dans
leur famille depuis une semaine et devait rester trois mois pour un peu
soutenir sa femme dans les tâches ménagères et surtout pour lui tenir
compagnie. Celle-ci avait arrêté de travailler à la naissance de Tom pour être
maman à plein temps et il semblait que ces derniers mois, son train de vie
l'ennuyait un peu. De ce fait, quand elle avait proposé de prendre une fille au
pair, il n'y avait pas vu d'inconvénient, même si à six dans la maison, ça
faisait du monde. Il s'était imaginé une adolescente révoltée qui parlerait à
peine la langue et qui s'userait vite des bêtises des enfants. Au lieu de ça,
il vit débarquer une jeune fille intelligente, qui progressait incroyablement
vite, qui ne posait pas trop de questions, mais comprenait les choses par
elle-même et qui avait conquis sa progéniture. Andrea en était très contente et
se réjouissait d'avoir de nouveaux sujets de conversation.
Penser à nouveau à elle rendait
Markus joyeux. Elle était tellement... envoûtante. Elle dégageait une aura
irrésistible, dont elle n'avait même pas encore conscience. Elle avait l'air
d'aimer tellement la vie que c'en était contagieux. Elle charmait tous ceux qui
l'entouraient, femmes et enfants y compris. Personne ne restait indifférent.
Puis il repensa à leur première
sortie en moto.
C'était en début de soirée, le
vent tiède soufflait dans son casque et lui rafraîchissait la nuque. Il avait
déjà pris ce chemin d'innombrables fois, mais cette fois-ci, il l'abordait avec
une nouvelle passagère serrée contre son dos.
Ses bras fins et musclés se
tenaient à lui comme s'ils s'accrochaient à une bouée de sauvetage. Il aimait
cette sensation, ces mains féminines sur son ventre, ce corps ferme et fragile
qui adhérait à lui de toute sa surface, la chaleur d'une jolie fille derrière
lui.
Après une demi-heure de route à
travers champs, collines et forêts, ils arrivèrent à la hauteur d'une auberge
où les promeneurs avaient pour habitude de se ravitailler. Lola descendit de
l'engin bouillant et enleva son casque. C'est une fois assis en face d'elle
qu'il prit conscience du pouvoir de séduction de ce petit bout de femme. Elle
avait beau être décoiffée, les joues cramoisies par l'air frais, c'est son
regard qui le frappa en premier. Ses yeux brun foncé étaient si profonds et si
étincelants, qu'on aurait dit que son âme débordait de son enveloppe
corporelle. On aurait dit un ange. Elle resplendissait de fraîcheur et son être
entier respirait le bien-être et la positivité de l'innocence. Rien qu'à la
contempler, une force survenait en lui et lui donnait l'impression d'être
invincible. Il était comme connecté à une source incommensurable d'énergie qui
rechargeait ses batteries vitales. Cela lui donnait envie de lui renvoyer le
reflet de ce bien-être, alors il fouillait tout au fond de lui pour retrouver
la même innocence, la même pureté d'esprit. Il essayait d'éradiquer la
négativité de sa personnalité. Chaque minute passée à ses cotés augmentait sa
paix intérieure. Plus les jours défilaient, plus il ressentait le besoin de la
voir vivre. Il avait l'impression que son propre fil de vie était relié au
sien. Certes il jouissait des moments passés avec sa femme et ses enfants, mais
une petite voix lui murmurait continuellement Où est-elle ? Comment
va-t-elle ? Rit-elle aux éclats ou sourit-elle seulement ?
Un autre week-end, toute la
famille était allée à une fête foraine. Il y avait du monde partout et beaucoup
de musiques différentes qui se court-circuitaient de stand en stand. Les filles
s'amusaient et voulaient essayer tous les manèges. Tom restait dans les bras
d'Andrea, car il était encore trop petit. Papa tournait en l'air, faisait des
grimaces, faisait mine d'avoir mal au ventre et les enfants riaient. Papa
s'amusait. Du moins en apparence. Car inconsciemment, Markus cherchait sans
cesse quelqu'un du regard. Lola était avec ses copains du village et elle
n'avait pas encore daigné se montrer de la soirée. Etait-elle elle-aussi dans
un manège en ce moment ? Peut-être allait-il l'apercevoir de là-haut.
Tu cherches quoi papa ?
Pris la main dans le sac. Il eut
l'impression de trahir ses enfants.
Rien ma belle. Je regarde seulement si je connais des gens.
Pathétique. Il était vraiment
pathétique.
Plus tard, alors que la petite
famille s'apprêtait à rentrer, Lola arriva avec deux garçons.
Bonjour tout le monde ! Je vous présente Greg et Steeve,
entonna-t-elle gaiement.
Andrea les salua tout sourire.
Les enfants, soudainement plus du tout fatigués, ne firent même pas attention à
eux et énumérèrent à Lola les manèges qu'ils avaient chevauchés. Elle semblait
contente de les voir, et écoutait patiemment leurs récits.
Markus, lui, ne riait pas. Il ne
pouvait s'empêcher de fixer les deux jeunes qu'il jugeait bien trop boutonneux
et puérils pour apprécier sa Lola à sa juste valeur. Il avait l'impression
qu'un des garçons la dévorait du regard. Un sentiment antédiluvien le surprit
par une brûlure dans la poitrine : une intense et profonde jalousie.
Markus chercha la complicité d'un
échange de regards, mais elle ne lui fit pas cette faveur. Elle finit par
s'éloigner sans avoir posé une fois les yeux sur lui. C'est bien fait pour
toi, se destina-t-il en pensée. Tu
n'es qu'un vieux con à ses yeux.
Sa réaction lui fit peur.
Qu'est-ce que c'était que ce genre de réflexion ?!
Ce soir-là, allongé à côté de sa
femme endormie, il éprouvait une sorte de rage contre lui-même, mélangée à de
la crainte.
Bon sang, qu'est-ce que je
ressens pour cette gamine ? J'ai été jaloux de deux gosses, c'est inconcevable.
Elle est comme ma fille, rien de plus...
En réponse à cette dernière
pensée, il lui vint en mémoire son charme discret et joyeux, son corps de jeune
femme, ses jambes bronzées étendues sur le canapé, ses épaules dénudées, ses
mains expressives, ses... Il secoua la tête pour chasser ces images. Ce n'était
pas possible : il réalisait qu'il avait envie d'elle.
Cette nuit-là il ne trouva rien
de mieux à faire que de réveiller Andrea pour lui faire l'amour. Alors que sa
femme s'endormait paisiblement le sourire aux lèvres, Markus s'en alla
retrouver ses démons dans son sommeil.
Seul dans son hôtel berlinois,
une colère sournoise le gagna peu à peu.
Non, je ne veux pas que
tu reviennes dans ma tête ! cria-t-il.
Il ouvrit le bar, saisit une
bouteille de whisky et se versa un verre qu'il jeta brusquement par la fenêtre.
NON, hurlait-il, je ne recommencerai pas, non. Et surtout pas à
cause de TOI ! Laisse-moi tranquille !
A l'extérieur de sa chambre, un
visiteur resta figé devant la porte son poing en suspension, surpris par les
cris. Mais à qui parle-t-il ?
En entendant le verre se briser
par terre dans la rue, Markus se calma et regretta immédiatement son geste. Il
ferma les yeux. Comment lui en vouloir, elle était si douce, si tendre, elle
n'avait rien fait. C'était lui le fautif.
Lui le monstre.
Quelques coups timides
résonnèrent contre la porte.
Il fut surpris de se trouver en
face de Francesca, resplendissante, ses boucles d'oreilles argentées
longilignes accentuant l'éclat de sa peau hâlée. Elle paraissait embarrassée. Mais
que fait-elle ici ?!
Le café fumait sur la table, Hund
surgit dans le bureau d'Emilie sans frapper, comme à son habitude. Elle pensa
qu'elle ne supporterait pas longtemps ce genre d'intrusion, tout en sachant
qu'elle ne pouvait s'en prendre qu'à elle-même. Lorsqu'elle était arrivée trois
mois plus tôt, elle n'avait pas osé imposer ses règles et maintenant on entrait
dans son bureau comme dans le bistro du coin. Son chef, un petit homme barbu et
bedonnant, se tenait devant elle, la tête baissée, fouillant dans ses dossiers.
Roche, où en êtes-vous avec la campagne
" Croix-rouge " ? demanda-t-il d'un ton pressant.
Il avait du mal à rassembler ses
feuilles en désordre. Il ne la regardait même pas. " Mon Dieu qu'il est
laid ! " pensa-t-elle en
examinant son crâne dégarni tacheté et parsemé d'excroissances. Elle détourna
les yeux par crainte d'attraper la nausée.
Ça avance, répondit-elle. Au fait, j'ai dem...
Bien, l'interrompit-il, n'en ayant rien à faire des détails. Roche,
le fils du patron passera quelque temps chez nous pour un stage. Je vous le
confie, vous lui expliquerez le fonctionnement de notre secteur, notre manière
de procéder, vous l'emmènerez partout où vous irez. Ce sera une excellente
manière de perfectionner votre allemand.
Mais, je n'ai pas le temps de m'occuper de quelqu'un !
Il ne vous dérangera pas, au contraire, il est là pour observer et
pour vous aider.
Elle se représentait déjà le fils
à papa, caractériel et pourri gâté, qui ne travaillait que pour tuer l'ennui,
le genre de mec qui se prend pour le centre du monde. Elle n'avait aucune envie
d'être son nouveau divertissement. Elle sentit la pression augmenter, les battements
de son coeur s'accélérer, l'explosion était proche.
Il arrive dans deux semaines, précisa-t-il.
Quoi ? Déjà ? J'arrive au bout de mes délais pour l'APEB,
je suis super stressée...
Faut qu'il soit aux petits soins, c'est quand même pas n'importe
qui.
C'en était trop, elle hurla.
Il en est hors de question !
Cela lui fit un bien incroyable...
mais maintenant il fallait assumer. Il leva enfin le nez de ses dossiers et la
regarda d'un air perplexe. Debout les deux mains sur son bureau, Emilie passa
du rouge de colère au rouge de honte.
Heu... je veux dire...
Elle était mortifiée, consciente
qu'une telle remarque pouvait la renvoyer en Suisse illico presto. C'est
tout ce que tu y auras gagné ma fille ! Mais
contre toute attente, il éclata de rire à ne plus pouvoir se reprendre. Elle
fut tellement surprise, qu'elle hésita entre le soulagement et la colère. Il
sortit en hoquetant et en reniflant ses larmes.
Comme ce troll
l'exaspérait !
À la pensée d'avoir quelqu'un
collé à ses basques pendant des journées entières, Emilie paniquait. Haaa,
non ! Je ne pourrai plus enlever mes chaussures à talons de torture, il
pourrait aller raconter partout que je sens des pieds. Et mes collants ? Comment vais-je
remonter mes collants ? C'est lorsque je les aurai aux genoux que je
devrai m'enfuir aux toilettes ! Quelle poisse ! Du coup, elle empoigna un peu trop nerveusement sa
tasse de café et un dossier en fit les frais. Résignée, elle sortit un mouchoir
et épongea les gouttes tombées sur sa feuille tout en soupirant. Du calme.
Respire.
Dans ces moments où tout fout le
camp, il n'y avait qu'une issue : elle composa le numéro du téléphone
portable de Sandra, sa chère amie depuis dix ans. À cette heure-ci, elle devait
avoir une séance ou n'importe quel rendez-vous hyper important à l'extérieur,
mais Emilie se dit qu'elle n'avait rien à perdre, au pire de tomber sur sa
boîte vocale.
Sandra s'était mise à son compte
en tant que Conseillère en Management d'Entreprise. Pour résumer, elle volait
au secours des managers au bord du burn out en leur réapprenant à s'organiser
et à mieux gérer leur temps. Cela pouvait être deux séances de deux heures,
comme cela pouvait durer des semaines, selon les moyens de l'entreprise et
selon la difficulté du mandat. Sandra avait une expression sans cesse aux
aguets et était toujours élégamment vêtue d'un tailleur de marque. Son teint
pâle, sa blondeur et ses joues roses donnaient une impression de candeur, qui
était vite oubliée dès qu'elle prenait la parole. Ses grands yeux bleus rieurs
accompagnés par des conseils incisifs, même parfois autoritaires, faisaient
mouche à chaque fois. Son charisme épatait sa clientèle en majorité masculine, qui buvait ses
paroles comme du petit-lait.
Depuis quelque temps, Sandra
constatait une augmentation de ses mandats auprès de la gent féminine. Les
femmes cadres rencontraient souvent des problèmes relationnels avec leurs
subordonnés masculins. C'était pathétique, mais malheureusement toujours
d'actualité : beaucoup d'hommes ne supportaient pas d'être menés par une
femme. Eh bien autant qu'ils s'y fassent, car la tendance ne s'inverserait pas
de sitôt.
Sandra Sélice, j'écoute ! répondit une voix énergique, un
peu agressive.
C'est moi. Heu... je dérange ?
Non, non, je suis sur l'autoroute et il y a un connard qui vient de
me faire une queue de poisson.
Ah, il vaut peut-être mieux que je te rappelle.
Non, non, pas de souci, je lui fais un bras d'honneur et je suis à
toi. Voilà, ça c'est fait. Tu vas bien ?
Sandra avait l'air de péter la forme. L'intonation négative et boudeuse
d'Emilie contrastait.
Ça va, ça va, répondit-elle las, ne sachant pas par où commencer à
se plaindre.
C'est ton boulot ? demanda Sandra qui se faisait un point
d'honneur à découvrir chez son amie le noeud du moment pour ensuite le démêler
avec psychologie.
Pas directement, dit-elle dans un soupir. Dès la semaine prochaine
j'aurai un stagiaire. Il me suivra partout et je devrai tout lui expliquer.
Cela signifie que je ne serai plus jamais seule, même pas dans mon propre
bureau.
Aïe.
Je devrai faire attention à tout ce que je fais. Je ne pourrai plus
me détendre en mettant les pieds sur mon bureau, ni appeler ma mère ou toi, ou
tout simplement enlever mes chaussures ou réajuster mes collants...
Des collants ? Tu rigoles ?
Ben non, quoi ?
Mon Dieu... Eh bien il faudra que tu te mettes aux bas ma belle. C'est
le moment ou jamais ! Et avec les porte-jarretelles, s'il vous plaît.
Sandra, je suis sérieuse !
Mais moi aussi ! Des collants... et pis quoi encore... des culottes
à fleurs pendant qu'on y est...
Heu...
no comment.
Il est peut-être super sexy et vous aurez des parties de jambes en
l'air dans les toilettes...
Tu me tues...
Emilie n'aimait pas trop cette
idée. Avoir un collègue séduisant signifiait davantage de stress le matin pour
la séance "ravalement de façade". Bref, le sujet commençait à
l'exaspérer.
Et toi, raconte. Où vas-tu ?
Je me rends chez un client. C'est au Tessin. Je me tape quatre
heures de route pour un entretien qui, au grand maximum, ne durera certainement
que deux petites heures. Mais bon. Ça pourrait déboucher sur un mandat de 6
mois alors c'est intéressant.
Tu fais l'aller-retour dans la journée ?
Non, Sébastien vient me rejoindre et nous passons le week-end à
Locarno.
Génial ! T'en as de la chance !
Ma biche, il faut que je te laisse, j'ai un autre appel. Allez,
courage et pense positif ! Jusqu'à maintenant tu t'en es toujours bien
tirée. Il va être canon, je le sens !
Lorsque Emilie raccrocha, elle
eut un petit pincement au coeur de nostalgie. Et d'envie aussi. Ça doit être
un curieux sentiment d'avoir trouvé son âme soeur. De se sentir enfin
" complète ". Elle repensa à Eric
en soupirant. Elle ne regrettait vraiment rien. Ni d'avoir passé ces quelques
années avec lui, ni de l'avoir quitté. Et aujourd'hui, avec le recul, elle
pouvait assurer qu'il n'y avait jamais eu de réelle passion entre eux. Ces
trois derniers mois, il ne lui avait pas manqué une seule fois.
Autrefois, à force d'entendre ses
louanges, elle le regardait et se disait pourquoi pas ? Il était si bien intégré dans la vie d'Emilie, que
leur entourage les voyait déjà définitivement liés. Lors d'un dîner de famille,
alors qu'ils étaient depuis deux ans ensemble, une vieille tante avait glissé
un " ton mari " dans une question à Emilie. Ce terme lui avait semblé
si inadapté qu'elle avait commencé à se poser des questions. Il était son
premier petit ami et c'était indéniable, il avait grandement contribué à son
épanouissement. Cependant elle savait maintenant qu'elle avait vécu leur
histoire comme un marin qui subit la mer, entraîné par le vent et bercé par les
vagues, sans jamais empoigner le gouvernail. Elle s'était abandonnée à lui sans
réfléchir, parce qu'avant lui, elle avait trop réfléchi. Elle avait cessé sa
quête de l'amour passionné, magique et envoûtant et s'était contentée de ce
qu'Eric pouvait lui offrir. Elle avait oublié Lola et les émotions immodérées
de l'adolescence, pour revêtir un caractère d'adulte, plus raisonnable, plus
discret... plus désillusionné.
Les années s'étaient écoulées et
avaient endolori les souvenirs.
Elle avait tellement voulu
oublier, qu'elle y était parvenue.
Et maintenant elle gâchait tout
en relisant son journal.
" 3 semaines.
Nous sommes allés faire
un tour à moto, rien que lui et moi. Mes bras entouraient sa taille, et lui
tenait mes mains pour s'assurer que je ne le lâche pas. Il les caressait du
bout des doigts. Je me sentais si bien. Je n'arrive pas à interpréter ses
gestes. J'essaie de me dire qu'il agit comme un père avec moi, mais parfois son
attitude me laisse penser que je ne lui suis pas indifférente. Je suis perdue.
Après un moment, nous nous
sommes arrêtés pour boire quelque chose dans un petit café perdu en haut d'une
colline. Et là, alors que nous parlions de choses banales dont je n'ai même
plus le souvenir, il m'a dit que sa femme était jalouse lorsque nous partions
rien que les deux. Il avait utilisé un ton neutre, en riant, comme si c'était
ridicule. Moi je n'étais pas sûre d'avoir bien compris à cause de mon allemand
de débutante.
Mais, tu pourrais être mon père !
C'est ce que je lui ai dit ! a-t-il répondu.
Donc maintenant je suis fixée,
il me voit comme une gamine. En revanche, sa femme me voit comme une
concurrente, comme une femme ! Moi ! Cela me dérange. Je ne veux pas
de problème. Elle est très gentille avec moi. Je ne veux pas qu'elle me croie
capable d'une chose pareille ! ".
Emilie se souvenait de son
regard, ce jour-là. Celui d'un homme intrigué par la jeune femme qu'il avait
devant lui.
Sur le moment, elle n'avait pas
vraiment compris ce qui se mettait en route dans sa tête à lui. En y repensant
maintenant, elle se disait que ce jour-là déjà, il l'avait désirée. Elle aurait
dû partir loin de lui, même si elle n'était là que depuis une poignée de semaines.
Mais elle était trop jeune.
Incapable encore de détecter ce genre d'émotion, et surtout d'en prévoir les conséquences.
Francesca était plantée sur le
pas de la porte, elle s'était changée et portait maintenant une jupe immaculée
et un chemisier en satin noir, un peu étroit à la poitrine, là où le bouton
était le plus éloigné de son corps. Une main parfaitement manucurée, avec un
centimètre d'ongle en vernis blanc brillant, tenait un petit sac Gucci flambant
neuf, pendant que l'autre main ornée d'un fine montre en argent et d'une alliance
incrustée de diamants restait en suspend.
En ouvrant la porte, Markus s'égara
une fraction de seconde dans son décolleté vertigineux. Il remarqua le petit
bouton entre ses deux seins, qui semblait prêt à exploser. Peut-être
allait-il céder ? pensa-t-il
malicieusement. Dans la faible lumière du hall, il lui sembla distinguer un
scintillement canaille dans ses pupilles.
Je... je ne vous dérange pas longtemps, je passais voir comment vous
alliez, suite à votre malaise de cet après-midi.
Heu... ça va, merci. Ce n'était rien de grave, la chaleur, la fatigue...
Une sonnerie de téléphone portable
retentit dans la chambre.
Pouvez-vous m'excuser une minute ? Entrez.
Francesca fit un pas et referma
la porte derrière elle. Markus décrocha et tourna le dos à Francesca.
Salut. Oui, moi ça va.
Il parlait doucement.
Je... je suis seulement un peu fatigué. Et Tom ? Il tousse
encore ? ... Ah tant mieux. ... Oui. ... Ce soir ? Non rien, je vais me
reposer et penser à vous.
C'était curieux de murmurer
des douceurs à son épouse, alors qu'une autre femme était en ce moment dans la
pièce.
Au revoir, je t'appelle demain.
Il raccrocha et resta une seconde
à regarder le combiné, comme pour assimiler ce qu'il venait d'entendre, puis il
revint en face de Francesca.
C'était Andrea, ma femme.
Il marqua une pause.
Le petit a la grippe, je n'aime pas être loin de la maison lorsqu'un
de mes enfants est malade, on ne sait jamais ce qui peut arriver... Mais
qu'est-ce que je lui raconte tout ça ? Elle s'en fiche ! Enfin bref, je vous remercie d'être passée, vous voyez, je vais
bien.
Il se dirigea vers la porte
d'entrée pour lui ouvrir, mais elle ne bougea pas.
Combien d'enfants avez-vous ?
Eh bien, j'ai deux filles
et un fils. La plus grande a 20 ans, la deuxième 18 et le dernier 13 ans.
Quelle chance ! Leur papa doit beaucoup leur manquer.
Il se frotta derrière la tête.
Heu oui, surtout le petit. Les deux grandes, elles n'en ont plus
rien à faire de leur vieux père.
Qu'elles disent ! Mais c'est bien connu que la figure du père
est le modèle du prince charmant de toutes les filles.
Ah bon ? Eh bien je ne sais pas ce que je dois comprendre,
dit-il en riant, quand je vois le style des petits copains de la deuxième, ça
fait un peu peur, avec leur piercing à l'arcade sourcilière et leur tignasse
colorée.
Oh ça c'est de la provoc' pour montrer à son papa qu'elle peut aimer
un autre que lui, mais elle s'en lassera vite... on revient toujours à ses
premières amours.
Elle fit un clin d'oeil
imperceptible en souriant puis redevint sérieuse.
En fait, je venais vous proposer une petite fête que nous avons
organisée pour les 50 ans d'un collègue.
Elle tendit un carton
d'invitation qui indiquait la date d'aujourd'hui.
Ça va être sympa, nous avons invité un groupe qui reprend les vieux
tubes de rock et c'est l'occasion de faire la connaissance des gens avec qui
vous allez travailler.
Je vous remercie, mais vu mes prouesses de cet après-midi, je vais
me coucher tôt ce soir. Je suis crevé.
Une étincelle surgit du sourire
de Francesca. Markus remarqua sa dentition parfaite. Ou cette femme avait capté
toute l'attention des Dieux, ou elle était une de ces droguées du bistouri. À
la vue de la perfection de sa peau et les quelques rides élégantes, il opta
pour la première variante.
Bien, comme vous voulez, répondit-elle. Alors bonne nuit. Au revoir.
Depuis la fenêtre du deuxième
étage, il la vit marcher rapidement, perchée sur ses talons aiguilles. Elle
faisait de petits pas, moulée dans sa jupe étroite qui lui allait jusqu'aux
genoux. Sa longue chevelure détachée était malmenée par le vent. Elle
s'engouffra dans une superbe Audi TT, noire évidemment. Le type de la voiture
concordait bien avec l'idée qu'il se faisait de la conductrice. Il jeta un coup
d'oeil à sa montre, elle indiquait dix-huit heures.
Après sa douche, il s'étendit sur
son lit, le linge autour de la taille. Il se sentait bien, calme, son corps se
relâchait et ses yeux devenaient lourds.
Lorsque Markus se réveilla trois
heures plus tard, il faisait nuit noire dehors. L'estomac tiraillé par la faim,
son regard s'arrêta sur le carton d'invitation. Il lui vint à l'esprit la
multitude de canapés, de gâteaux, de pâtisseries qu'il devait y avoir à ce
genre de soirée. Il n'était plus du tout fatigué et savait que même l'estomac
plein, il devrait faire les cent pas dans sa chambre jusqu'au milieu de la nuit
avant de retrouver le sommeil. Il se leva vigoureusement, enfila une paire de
jeans et une chemise, empoigna sa vieille veste brune en cuir qu'il adorait et
qu'il trouvait embellie par les années, puis héla un taxi pour se rendre à
l'adresse indiquée.
En franchissant la porte du bar-restaurant,
il se sentit tout de suite à l'aise. L'ambiance était relaxe, il y avait du
monde et il régnait un joyeux brouhaha. Comme la plupart des gens était debout,
personne ne le remarqua. Des hanches oscillaient et des pieds tapotaient le sol
au rythme des Rolling Stones. Markus eut un large sourire lorsqu'il aperçut
l'immense buffet froid encore bien garni.
Quelques minutes plus tard, la
bouche pleine et un verre de mousseux à la main, il entendit derrière lui un
roucoulement qu'il connaissait.
Hey ! Marrrrkuss ! Vous êtes venu !
Bonjour Francesca.
Elle avait encore changé de tenue
et était maintenant moulée dans une robe noire, ses cheveux brillants et lissés
tombant en cascade sur ses épaules, elle était splendide. Il ne put s'empêcher
de le lui faire remarquer.
Vous êtes magnifique. Tous ces messieurs doivent être à vos
pieds !
Je n'ai pas à me plaindre, c'est vrai. Mais ce ne sont pas toujours
ceux qu'on aimerait qui s'intéressent à vous...
Elle eut un regard pénétrant plus
suggestif que n'importe quelle parole. Markus fut flatté d'être dans le
collimateur d'une si belle femme, mais il n'était pas du tout habitué à ce
genre de rentre-dedans. Il se sentit presque rougir. Il changea de sujet pour
quelque chose de plus... terre-à-terre.
Ça fait longtemps que vous vivez à Berlin ?
Depuis plus de vingt-cinq ans. J'étais venue pour étudier et puis je
suis tombée amoureuse de cette ville.
D'où venez-vous ?
De Sicile. J'ai eu du mal à m'habituer au climat, mais les Allemands
ont su se montrer très hospitaliers.
Je suppose que c'est la cuisine italienne qui vous a le plus manqué,
les tomates fraîches, le basilic, la vraie mozzarella di Buffalo...
Oh, je vois que j'ai affaire à un connaisseur.
J'adore l'Italie ! J'y retourne régulièrement avec ma femme.
Il tressaillit. Sans savoir
pourquoi, Markus trouva déplacé de mêler son épouse à leur aparté.
Je vois..., dit-elle d'un air mystérieux.
Elle le fixait de son regard
d'Esméralda ensorceleuse. Il continua.
J'ai découvert l'Italie à 18 ans avec deux amis. Dès que nous avons
eu notre permis de moto, nous sommes montés sur nos 125 et nous avons filé vers
le sud. C'était la destination de rêve à l'époque ! Et pas uniquement pour
la cuisine et la culture !
Il ponctua ses dires d'un clin
d'oeil et rit à ses bons souvenirs. C'était lors de cette expédition, à Rimini
plus précisément, qu'il avait fait l'amour pour la première fois. C'était une
Italienne plus âgée que lui, pulpeuse et douce. Il l'avait rencontrée dans une
discothèque, ils avaient passé la nuit ensemble, puis elle s'était éclipsée et
il ne l'avait jamais revue. Il préférait. Cela rendait cette nuit inoubliable,
sans la gêne du lendemain, sans les lueurs du jour qui rendent aux corps et aux
âmes leur vérité crue. Pas de séparation, pas de promesse, ni de justification,
idéal.
Comme on parle " gastronomie "..., dit-elle en prononçant ce dernier
mot en le détachant de sa phrase, je dois avouer que j'avais des préjugés sur
la cuisine allemande, mais j'ai vite compris qu'il pouvait y avoir des mets
délicieux, épicés à souhait, qui valent le détour.
Elle afficha son large sourire,
chargé de sous-entendus. Markus sentit ses mains devenir moites. Il avait envie
d'entrer dans son jeu. Ça faisait des siècles qu'il ne s'était plus senti
aussi... mâle.
Je suis heureux d'entendre que la cuisine allemande ait su sauver
l'honneur de notre pays.
Une certaine spécialité germanique m'a fait découvrir un nouveau
goût qui m'a conquise.
Markus commençait à se perdre
dans les méandres métaphoriques. Il n'était plus très sûr de tenir la
fourchette du bon côté.
J'imagine alors que votre charmant estomac ne jure que par ce plat
exceptionnel...
Francesca riait, apparemment très
amusée.
Ce fut le cas pendant longtemps, mais les années l'ont rendu
insipide. Depuis quelque temps, j'ai décidé de faire découvrir de nouvelles
saveurs à mon palais... et je suis plutôt gourmande...
Markus n'eut pas le temps d'être
déstabilisé par la remarque incisive de Francesca, qu'un homme à la stature
imposante surgit d'un bond, tel un tigre sur sa proie. Il rugit comme s'il
avait un baladeur dans les oreilles.
Bonjour Francesca ! Je vois que tu me fais des infidélités
avec un inconnu.
L'homme ponctua sa remarque d'un
rire sonore.
Tiens, Mayer, comment vas-tu ?
Mayer était une de ces grandes
gueules qui ne pouvaient s'empêcher de se faire remarquer dès qu'elles
entraient dans un bain de foule. Il procédait par étape. D'abord il contrôlait
son territoire en saluant bruyamment les petits groupes qu'il connaissait et
ensuite il partait en conquête en interpellant les nouvelles têtes
intéressantes. Francesca lui présenta Markus.
Ah et comme ça vous dormez à l'hôtel ? Ben on va vous trouver
quelque chose de plus douillet, hein ?!
Il avait à peine fini sa phrase
qu'il leva le bras d'un geste théâtral pour saluer un homme à l'autre bout de
la salle. Markus n'avait pas prononcé un seul mot que Mayer avait déjà disparu.
Francesca sourit devant le
désarroi de Markus.
Ne vous inquiétez pas, il est vrai qu'il est un peu... exubérant, mais
il gagne à être connu.
Il est effrayant oui ! répondit-il en riant, on dirait un
animateur du Club Med sous ecstasy.
À peine une heure plus tard, le
G.O. revint et annonça à Markus qu'il avait un appartement pour lui.
Hé Kaiser ! Vous pouvez emménager demain ! Je passe vous
prendre à dix-neuf heures à votre hôtel.
Markus en resta bouche bée.
Le lendemain, Mayer le conduisit
dans un quartier élégant, aux bâtiments anciens. Ledit appartement se trouvait
au quatrième étage d'un immeuble d'avant-guerre et – ô luxe inestimable –
possédait un balcon. Les plafonds étaient hauts, majestueusement ornés d'une
rosace, le spacieux salon débouchait sur une cuisine largement habitable et en
son centre trônaient un home cinéma et une chaîne hi-fi dernier cri. En entrant
dans la chambre à coucher, c'est avec surprise que Markus découvrit un lit à
baldaquin. Mayer savourait l'air stupéfait de son nouveau protégé.
Pas mal hein ? Les femmes, ça les rend dingue. Dès qu'elles
voient le lit, elles se jettent dessus. Même plus besoin de belles paroles. Tu
montres le lit, et hop ! C'est dans la poche !
Ah, c'était donc ça... une
garçonnière.
Mon ami vient d'avoir un gosse, expliquait Mayer, ce qui fait qu'il
a un peu mauvaise conscience de tromper sa femme. Donc pour le moment
l'appartement est libre.
Markus fut un peu choqué par ce
franc-parler, mais n'en montra rien. Ils sont complètement fous dans ces
villes.
Mayer jeta un oeil à sa montre,
puis lui tendit les clés.
Bon, je vous laisse vous installer. On se reverra certainement au
bureau. On pourrait se faire une bouffe un de ces quatre. Allez, ciao Kaiser.
Après une poignée de main
puissante, il s'éclipsa.
Markus regarda autour de lui et
se dit que ça pourrait être sympa qu'Andrea vienne quelques jours ici, cela
faisait bien longtemps qu'ils n'avaient plus été rien que les deux, loin de la
maison et des enfants.
Puis sa rêverie le conduisit
auprès de Lola. Rien que de penser à elle, les battements de son coeur
s'accéléraient et des frissons parcouraient son corps.
Son psy avait dit :
" Ne vous laissez pas subjuguer par vos sentiments, mais essayez de les
comprendre : Qu'est-ce qui vous attire chez elle ? Est-ce son regard
frais et admirateur sur vous ? C'est le sentiment excitant du fruit défendu ?
C'est la grande satisfaction de se sentir jeune, – je plais à une jeune, donc
je suis jeune. Je diagnostique une crise de la pré-quarantaine. Si vous
comprenez cela, vous comprendrez que vous n'êtes pas amoureux de cette
personne, mais de la perception qu'elle a de vous. "
C'est n'importe quoi.
Pré-quarantaine ?? Mes couilles ! J'avais 32 ans. Bien sûr que cela
me flattait qu'elle me trouve attirant. Mais c'est sa personnalité que
j'aimais, sa façon d'être, sa spontanéité, cette envie constante d'apprendre,
de vivre à 200%, de faire plein de choses, son ouverture sur le monde. Et ses
yeux incroyables dans lesquels j'aurais pu me plonger pendant des heures...
Il ferma les yeux.
Et ce rire...
Il l'entendait.
Et cette douceur sauvage...
Il se concentrait très fort pour
se souvenir de son visage, dont il ne percevait plus que vaguement les traits,
contrairement à son corps, dont il se rappelait nettement chaque courbe.
Brusquement, il se leva, saisit
ses clefs et sortit dans la rue. Se changer les idées, arrêter de penser.
Il n'eut pas besoin d'aller bien
loin pour trouver un pub, il y en avait à foison dans le quartier. Il choisit
un bar bondé où l'ambiance battait son plein. Plusieurs téléviseurs diffusaient
un match de foot. Il se faufila parmi le peuple rugissant. Les tables étaient
surchargées de litres de bière, les serveuses aux bras aussi fins que
puissants, chargeaient des dizaines de bottes vides sur leur plateau pour les
remplacer immédiatement par des pleines. Un homme aux allures de camionneur
prit une des chopes de un litre et la lui mit devant le nez.
Tiens, j'en ai commandé une de trop, santé.
Merci ! Fit Markus, reconnaissant. On en est à combien ?
À la troisième.
Je parlais du score...
Ah. 2-1 pour les Hertha Berliner, répondit l'homme d'une voix rauque
de fumeur invétéré avec son accent typiquement berlinois.
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