Roman en ligne - peintures - gribouillis
Chaque vendredi, retrouvez un nouveau chapitre 

 

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Zabelle - 12.07.2010 | 4 réactions | #link | rss
Dernières nouvelles :

le 12.7.10 : Pendant 2 mois à raison d'un chapitre par semaine, le roman a été publié en entier sur ce blog.

Merci aux quelques dizaines de personnes qui se sont attardées sur l'un ou l'autre des chapitres. Merci pour les commentaires sur le blog ou par email, pour vos encouragements.

J'ai envoyé le manuscrit à une pincée d'éditeur choisis avec soin, dont j'admire un auteur ou apprécie la ligne éditoriale ou la communication avec ses lecteurs.

Je vous donnerai des nouvelles sur ce blog ou vous pouvez suivre l'aventure sur facebook.

Zabelle - 27.06.2010 | 0 réactions | #link | rss

Pour rappel:

Tout le contenu éditorial présent sur le site www.monblog.ch/zabel appartient à son auteur et est protégé par la SGDL. Conformément à la loi sur la propriété intellectuelle, toute reproduction est interdite et passible de poursuites. Toutefois, la diffusion d'informations contenues sur le site est envisageable seulement avec l'accord de l'auteur dans le cadre d'un usage non commercial et à condition qu'elles ne soient pas modifiées ou sorties de leur contexte original. 

Zabelle - 19.03.2010 | 1 réactions | #link | rss
4.



Vendredi, début novembre. Les premiers flocons de neige tombaient doucement pour s'évanouir sur les trottoirs. Emilie était assise dans son salon, avec un thé fumant entre les mains, emmitouflée dans un jogging, de chaudes chaussettes et un pull à col roulé. Elle était en train de regarder le deuxième film consécutif de la soirée. Il n'y avait rien de tel qu'un bon scénario pour s'évader de la réalité.


Le lendemain matin, elle avait prévu de faire la grasse matinée, puis elle essaierait de se motiver à cuisiner un truc sain, avant de sortir prendre l'air. Elle irait rendre ses locations de films avant de flâner en ville, passerait devant sa librairie habituelle et s'y attarderait. Peut-être allait-elle acheter un livre qu'elle ne lirait certainement pas. Elle avait accumulé une quinzaine de bouquins qu'elle n'avait jamais pris le temps d'ouvrir. Elle voulait s'obliger à lire en allemand, mais n'en éprouvait aucune envie.

Puis arriverait le samedi soir. Là, c'était une autre histoire. Les samedis soirs avaient été plus difficiles à gérer au début de son séjour berlinois. Elle avait détesté être seule le soir de la semaine où on était censé voir du monde, se retrouver entre amis.

Les premiers week-ends, elle les avait passé à tourner en rond et à zapper frénétiquement d'émission débiles en émissions plus-que-débiles, jusqu'à ce qu'un après-midi, elle fut attirée par la vitrine d'un magasin de fournitures en matériel de peinture. Elle y était entrée en se disant qu'elle avait toujours voulu tenter l'expérience sans avoir jamais fait le pas, et elle s'était laissé conseiller. Elle avait acheté cinq toiles vierges de formats variés, différents tubes de peinture, un assortiment de pinceaux, un chevalet, puis elle s'était lancée. Elle avait mis des couleurs sur la surface blanche intimidante, puis plus elle en mettait et plus quelque chose prenait forme, plus les couleurs, les mélanges, révélaient des sensations en elle. Elle n'avait aucune technique, il n'y avait pas plus amateur qu'elle et le résultat était mitigé, puisqu'elle ne parvenait jamais à l'effet escompté, mais cette activité lui apportait un certain apaisement intérieur. Sur les quelques toiles qu'elle avait réalisées jusque-là, il n'y en avait qu'une qui lui plaisait vraiment.

Ce premier samedi de novembre, elle réalisa de bout en bout une toile de 50 centimètres sur 70 dont les couleurs vives jaune, orange et rouge s'esclaffaient abstraitement sur un fond bleu nuit. Quand il lui sembla qu'un certain équilibre fut atteint et qu'elle se trouvait devant une impasse, elle observa de longues minutes l'explosion de pigments, cherchant la touche manquante qu'elle pourrait ajouter plus tard, lorsque la peinture aurait séché.

Après avoir nettoyé ses pinceaux, elle jeta un dernier coup d'oeil à son chevalet, craignant que le lendemain et la lumière du jour, ne lui rendent sa sévère et acerbe objectivité.

Elle se glissa sous ses draps avec bonheur. Elle ouvrit sa commode de nuit pour saisir un paquet de mouchoirs et ses yeux tombèrent sur le journal de Lola. Elle était en train de le lire au compte-goutte. Parfois plusieurs jours s'écoulaient sans qu'elle ressente l'envie de s'y plonger. Le manuscrit agissait de la même manière qu'une clé, en ouvrant les tiroirs de sa mémoire. Elle lisait le récit d'une soirée ou d'un sentiment et elle se rappelait d'une journée, d'une émotion, d'un échange. Elle n'avait qu'à clore les yeux et les images défilaient.

Elle se revoyait en ado timide et gauche bouleversée par les sentiments les plus puissants jamais ressentis de toute sa vie. De la passion ? De l'admiration ? De l'amour ? C'était tout et aucun à la fois. Des sentiments impossibles à identifier et donc ingérables. Un cauchemar psychique. Elle reprit sa lecture.


7e semaine, 16h00

" Pourquoi est-ce qu'il me fait cet effet-là ? C'est incroyable, rien que de le voir, je me réjouis. J'ai l'impression de ne pas apprécier mes journées et de passer mon temps à attendre qu'il rentre du travail. Allons-y franchement : je ne crois pas que je sois amoureuse, parce que sinon je serais jalouse. Et je ne le suis pas. Lorsqu'il est avec sa femme, qu'il l'embrasse, ça m'est égal. Je trouve ça normal.

22h30

Me voilà dans mon lit. Nous étions jusqu'à maintenant sur la terrasse et nous avons discuté de tout et de rien. Il m'a proposé de m'emmener une nouvelle fois faire un tour à moto. Et je ne sais pas pourquoi, mais j'ai hâte d'être seule avec lui. Il a une manière spéciale de me regarder qui me fait me sentir tout autrement. Je me sens intéressante et femme à ses yeux.

J'ai chaud, je suis toute bizarre. Je me demande comment il se sent à cet instant. Est-ce qu'il pense aussi à moi ? Sûrement pas. Il est avec sa femme et ils font des projets, parlent de leurs prochaines vacances, ou de leurs enfants.

01h15

Je n'arrive pas à dormir. Je n'arrête pas d'analyser le moindre de ses gestes, de ses paroles, je me les remémore en boucle. Cette fois il faut vraiment que j'arrête ! Il a 15 ans de plus que moi et une famille ! Pourtant j'aurais tellement envie qu'il me prenne dans ses bras ... non, là il faut que je me fasse soigner. "


Emilie pouvait encore palper l'angoisse qui oppressait Lola à cette période. Les nuits blanches, le pouls battant trop vite, les bouffées de chaleur, l'impression constante de braver l'interdit et les interrogations. Surtout les interrogations. Continuellement. Tout le temps. Un besoin sans cesse d'interpréter les attitudes de l'autre, un besoin de clarté, de savoir si ce que l'autre éprouve est réciproque, pour se sentir moins seule avec ses sentiments. La solitude était une conséquence supplémentaire à son secret. À qui aurait-elle pu en parler ? À ses amies ? À 17 ans, elles n'auraient pas compris. Et qu'aurait-elle expliqué ? " Je suis complètement obsédé par un père de famille jusqu'à en perdre le sommeil. " Oh non, dans les lettres adressées à ses amies, Emilie s'était inventée toute une romance avec le garçon de la piscine, alors qu'en réalité, c'était à peine si elle le croisait au bord du bassin. Grâce à ce transfert, elle pouvait raconter les bouleversements provoqués en elle par ses émotions.

Peut-être aurait-elle pu se confier à quelqu'un de plus mûr. Sa mère ? Elle n'y pensa que brièvement, car il était trop risqué qu'elle l'interprète faussement et que cela se retourne contre Markus. Elle serait venue la chercher illico presto et elle ne voulait pas courir ce risque. Ses sentiments la retenaient prisonnière, Lola ne voulait pas partir. Elle voulait savoir s'il ressentait aussi quelque chose pour elle, s'il la prendrait une fois dans ses bras, s'ils parleraient un jour de tout ça ensemble, si...

 

Encore tout émue huit ans après ces évènements, elle se raisonna :

C'est du passé Emilie. Lola n'existe plus.

Mais au plus profond d'elle, Lola susurra :

Ce n'est pas si simple... Je fais partie de toi, je serai toujours là.

 

 

Le même samedi, en fin d'après-midi, adossé à un pot de fleur qui hibernait devant la porte de son immeuble, Markus attendait que le bolide de Mayer passe le prendre. Mentalement, il fit un bilan des dernières semaines de travail avec son équipe et conclut qu'ils avaient bien avancé. Il allait pouvoir s'offrir un week-end prolongé à la maison.

Une Mercedes s'arrêta devant lui en faisant crisser les pneus. Aussitôt la voix puissante de Mayer agressa les oreilles de Markus avec une plaisanterie vulgaire au sujet de l'actualité politique.

 

 Le centre sportif se trouvait dans les quartiers industriels de Tempelhof, au Nord de Berlin, ce qui occasionnait une jolie visite de nuit. Ainsi, Markus découvrit l'autre facette de la ville, sans son activité diurne, sans la cacophonie des klaxons, ni le bal pollué des véhicules. Le voile chaste de la pénombre cachait le béton envahissant, pour ne laisser paraître que la beauté majestueuse des bâtiments subtilement illuminés par différents faisceaux de lumière colorés.

Étant donné leur légère avance, Mayer proposa d'effectuer un détour par l'Avenue Kurfürstendamm, l'une des artères principales de Berlin, celle que l'on nommait plus significativement " les Champs Elysées berlinois " ou encore "Kudamm", afin d'épargner à tous une gymnastique d'élocution périlleuse.

Mayer eut le bon goût de glisser dans le lecteur le CD de l'Orchestre Symphonique de Berlin. La Mercedes prit le rond-point de l'Etoile et s'engagea en plein milieu de l'avenue large et spacieuse décorée de dizaines de milliers d'ampoules. Au loin, on distinguait la majestueuse porte de Brandenbourg et derrière eux, la Gedächniskirche, dont le toit meurtri propageait une lumière verte presque phosphorescente, évoquant une aura divine. Elle était d'une beauté époustouflante.

Une émotion puissante saisit Markus à la gorge. C'était un de ces bonheurs immenses qui rendent paradoxalement terriblement triste, tant on a l'impression que personne ne peut comprendre notre bouleversement à cet instant. Devant autant de perfection, Markus en aurait pleuré.

     Quand on voit ça, on ne s'imagine pas que Berlin est ruinée, n'est-ce pas ? dit Mayer.

Non, effectivement ça ne se voit pas.

 

À leur arrivée dans le parking du centre sportif, Markus vit immédiatement le bijou de Francesca au repos telle une panthère endormie. Les deux hommes se rendirent dans le café et y retrouvèrent sa propriétaire attablée avec une jeune femme dont l'apparence lui était totalement opposée. Alors que Franci était habillée en sombre, très classe, son amie, aux formes voluptueuses et à la dégaine bigarrée, rayonnait par son naturel. Francesca fit les présentations.

     Bonjour ! Je te présente Markus. Markus voici Anita.

     Bonjour Anita, dit-il en lui serrant la main.

     Bonjour Markus, j'ai beaucoup entendu parlé de vous.

     Ah oui ?

Elle arborait un large sourire.

Markus regarda Francesca qui souriait en le fixant droit dans les yeux.

     Je vois...

Francesca précisa qu'Anita travaillait elle-aussi chez Sephora, dans le département " comptabilité ", qui se trouve dans l'autre aile du bâtiment.

     Et si vous êtes comme Francesca, dit Anita, je suppose que vous n'avez pas encore fréquenté notre cafétéria, trop populaire à son goût.

     C'est vrai que je n'y ai pas encore mis les pieds, mais seulement parce que je n'en ai pas encore eu l'occasion.

Il rendit à Franci son regard franc et direct en écarquillant légèrement le sourcil malicieusement.

Anita fut tout de suite sympathique à Markus. Entre un Mayer expansif et une vamp sophistiquée, il était réellement soulagé de se retrouver en face d'une personne dont le caractère lui semblait plus proche du sien.

 

Ils firent un bon match. Anita respirait la joie de vivre et ne cessait d'agrémenter le jeu par son rire communicatif. Mayer avait fait quelques remarques en début de jeu pour provoquer gentiment ses concurrentes, puis après une demi-heure, on ne l'entendit plus, sans doute parce que le score avait tourné à l'avantage des femmes. Quant à Francesca, son regard ne quittait pas Markus. Elle multipliait les compliments et les petites remarques provocantes. " Inutile de sourire, votre charme ne nous perturbe aucunement. N'est-ce pas Anita ? ".

Celle-ci riait et Markus frappait le volant avec davantage de vigueur. En affirmant qu'il ne se sentait pas flatté, il aurait menti. Cela faisait bien longtemps qu'il ne s'était pas fait draguer. En fait depuis sa femme, il y a 21 ans, lorsqu'elle avait tout fait pour qu'il la remarque quand ils étaient encore étudiants.

Plus tard, sous les douches, chaque vestiaire y allait de son observation.

     Francesca vous a dans sa ligne de mire et c'est le moins qu'on puisse dire, rigolait Mayer

Markus prit un air détaché et amusé.

     Oh non... Elle est comme ça avec tous les hommes.

Le rire sonore de Mayer résonna dans l'espace restreint.

     Ah vous croyez ? Détrompez-vous ! Les personnes qui ne l'intéressent pas, elle les ignore royalement ! La plupart de ses collègues ne la connaissent que de réputation et elle ne leur a jamais adressé la parole, bien qu'ils se croisent tous les jours depuis des années.

Markus se représentait bien l'attitude condescendante de Francesca vis-à-vis des pauvres bougres qui ne possédaient aucun critère d'attraction à son goût.

Il se demanda comment quelqu'un d'aussi authentique qu'Anita pouvait trouver son compte avec une femme superficielle comme Francesca. Sa réflexion fut interrompue par la voix tonitruante de Mayer.

     Cette femme agit pareillement à une sportive de haut niveau. Lorsqu'elle a une idée en tête, elle travaillera d'arrache-pied pour l'obtenir.

Cela fit bizarre à Markus d'imaginer que c'était lui " l'idée en tête ".

 

Dans le vestiaire des femmes, le même sujet était passé à la moulinette.

     Eh bien pour une fois, je ne parierais pas sur toi Franci, dit Anita en s'essorant les cheveux.

     Comment ça ?

     Je pense que Markus est un homme bien et qu'il ne se laissera pas embobiner par tes avances.

     Tu es bien naïve ma chère Anita. Tous les hommes cèdent. Tous. Surtout après 20 ans de mariage.

Anita peinait à garder son calme.

     C'est faux. Pas tous. Tu ne peux pas généraliser de la sorte. Il y a des hommes biens, pour lesquels la routine d'un " vieux " couple est une richesse, et qui ne veulent pas tout gâcher pour un simple coup d'un soir. Et à mon avis, Markus en fait partie.

     Ce n'est pas pour " un simple coup d'un soir " comme tu dis vulgairement, répondit Francesca calmement comme on explique à une petite fille les choses de la vie, c'est une soupape. Je leur offre une bouffée d'air frais, une dose d'adrénaline qu'ils n'ont plus ressenti depuis des années. Je leur fais savoir qu'ils sont encore vivants et encore mâles, qu'ils peuvent encore plaire. Ces chers messieurs retrouvent le plaisir de séduire et se reprennent en mains. Je ne les prends pas à leur femme, je leur emprunte, je les requinque, puis je leur rends en meilleur forme. Ce n'est que du bénéf pour elles ! En plus, la culpabilité les rend encore plus affectueux.

     Je ne suis pas sûr que leur femme verrait ça sous cet angle !

     Tu es vraiment trop fleur bleue. Si tu crois qu'elles ne s'en doutent pas ? Cette fois tu sous-estimes l'instinct féminin. Elles le savent. Mais puisqu'elles n'en retirent que du positif, elles se taisent et font comme si elles ne voyaient rien. C'est bien plus confortable.

     Ça c'est un autre débat. En attendant, je refuse de te croire. Ce n'est pas le genre de Markus, répondit Anita excédée.

     Tu le connais à peine, comment peux-tu en être aussi certaine ?

     Je le sens, c'est tout, répondit Anita en rougissant légèrement.

     Tu parles ! Il te plaît autant qu'à moi !

     C'est faux ! Tu divagues ! Je suis très heureuse avec Roger.

     Oui mais tu aimerais que Markus te prouve la capacité de fidélité des hommes pour que tu te sentes en sécurité dans ton propre couple.

     Tu m'emmerdes Franci.

     Aller ma belle, fais pas la gueule. On verra bien.

 

À la sortie des vestiaires, les deux hommes se rendirent à la cafétéria pour attendre les gagnantes. Ils s'assirent à une table et commandèrent deux bières.

Elles arrivèrent peu après. Franci arborait un chemisier dont le décolleté plongeant révélait une poitrine bombée tout en dentelles. Elle vint s'asseoir à côté de Markus et colla de suite sa jambe contre la sienne, de manière à ce que cela paraisse inconscient, mais en appuyant juste assez pour que Markus comprenne que le contact était bien volontaire. De sa vie on ne lui avait jamais fait autant de rentre-dedans. Il s'efforçait de l'ignorer, mais ce n'était pas chose aisée. Durant le reste de la soirée, Anita et Mayer racontaient à tour de rôle leurs mésaventures de voyage, tandis que Francesca se contentait d'être une auditrice attentive en s'arrangeant pour que Markus ait la meilleure vue sur son décolleté plongeant. Anita et Mayer avaient l'air de ne rien remarquer, ni le malaise de Markus, ni le petit jeu de Francesca. Markus s'attendait à tout sauf à ça ! N'importe quel homme deviendrait fou devant une telle offensive et il ne faisait pas exception, cependant il ne FALLAIT PAS qu'il laisse paraître son trouble. Il ne voulait pas qu'elle voie que la sauce était en train de prendre, sinon il était perdu. Elle redoublerait de confiance en elle et il ne s'en sortirait pas. Le mieux était de l'ignorer... malgré les bouffées de chaleur, les paumes moites et l'impression que sa bière allait bouillir d'un instant à l'autre entre ses mains.

Lorsqu'ils sortirent du centre sportif pour se rendre au parking, la lune était déjà haute et la ville silencieuse. Markus apprécia la fraîcheur revigorante de la nuit. Loin du smog, il huma à grandes bouffées l'air savoureusement sain. À côté de lui, emmitouflée dans son manteau bleu et affublée d'un de ces bonnets de berger avec deux tresses turquoises, Anita s'adressa à Markus d'un ton enjoué :

     Eh bien puisque j'habite à proximité de chez Mayer, je propose que l'on échange nos chauffeurs ! Je rentre avec lui.

     Mais quelle bonne idée ! approuva Mayer avec un regard malicieux devant la réaction d'effroi de son nouvel ami.

 Markus s'empressa de préciser qu'il n'était pas nécessaire de le ramener, qu'il pouvait tout aussi bien prendre le métro. Francesca sourit et d'un regard empli de sous-entendus, lui répondit du tac au tac :

     Ne soyez pas ridicule voyons. Etes-vous déjà monté dans une Audi TT ? C'est une expérience inédite ! C'est le dernier modèle sorti l'année passée : le roadster.

L'idée séduit Markus bien qu'il n'avait aucune envie de subir les assauts de cette tigresse. Il ne savait pas quoi faire et surtout : il n'était qu'un homme ! Francesca avait beau avoir ce côté exagéré qui l'énervait, elle réveillait en lui une virilité endormie depuis des années. Lui rester indifférent relevait de l'effort surhumain. Pourtant il lui vint à l'idée que de tromper la confiance d'Andrea pour un plaisir aussi facile serait doublement méprisant.

     Ah ! Au fait, s'exclama Anita, j'organise un petit souper samedi prochain pour ma pendaison de crémaillère. Vous êtes invités Markus. Vous pouvez vous arranger avec Francesca pour venir avec elle, si vous voulez.

Il répondit du tac au tac.

     Je crois que ça ne va pas être possible, j'avais prévu de rentrer chez moi ce week-end. Merci quand même pour l'invitation !

     Dommage. Bonne soirée et bonne rentrée.

En s'en allant, elle adressa à la dérobée un sourire de défi à Francesca.

 

Francesca proposa à Markus de prendre le volant, mais il déclina sa proposition. Au moins pendant qu'elle conduit, elle a les mains occupées, pensa-t-il un sourire en coin.

La traversée de la ville fut tout aussi agréable qu'à l'aller. Ils parlèrent peu. Elle était superficielle, hautaine et nymphomane, mais au moins elle ne jacassait pas à tout-va. Il regardait par la fenêtre, lorsqu'il prit soudain conscience qu'ils roulaient à une vitesse de croisière, ce qui ne correspondait pas du tout à la conduite habituelle de Francesca. Il s'apprêtait à lui lancer une vanne, mais il ravala sa salive quand il aperçut une grosse larme dégringolée le long de sa joue. Son sang ne fit qu'un tour. Elle me fait quoi là ! Je rêve ! Elle ne doute de rien !

Lorsqu'ils arrivèrent devant chez Markus, il risqua un " Tout va bien ? ". Elle répondit en soupirant " Non, ça ne va pas du tout. "

Et meeerde...

Elle renifla un peu, assura que ça allait passer, que ce n'était rien de grave puis sortit de la voiture pour prendre l'air. Markus ne pouvait décemment pas la quitter dans cet état et rentrer chez lui en feignant de n'avoir rien remarqué. Pourtant il n'avait qu'une envie : aller se coucher, et seul, bien entendu. Bon sang ! Les femmes ! Elles font vraiment ce qu'elles veulent de nous !

     Vous voulez qu'on en parle ?

Quelque chose se brisa en elle et elle éclata en sanglots. Elle disait qu'elle ne voulait pas l'embêter avec ça, que ce n'était rien de bien intéressant et elle ne manquait pas de se frotter les bras pour se réchauffer. Markus voyait clair dans son petit jeu. Mais quelle chieuse ! Devant tant de désespoir – sortez les mouchoirs – il lui proposa de monter boire un thé, le temps de raconter son histoire, mais seulement si elle en avait envie, il ne voulait surtout pas la forcer.

Comme si elle ne s'attendait pas à cette proposition, elle accepta avec étonnement. Quelle bonne comédienne...

Pendant quelques secondes, ils échangèrent un regard et Markus ne décela ni séduction, ni fierté, seulement un regard reconnaissant. Il vit une femme blessée et pour la première fois, il eut envie de la protéger, pour la première fois il se sentit plus solide qu'elle. Il n'était plus très sûr qu'elle jouait la comédie.

Mais arrête ! J'y crois pas, il suffit qu'elle fasse la femme éplorée et toi tu cours ! Le Superman des chialeuses !

 

Dans le salon de Markus, leur thé à la main, ils s'assiérent sur le canapé l'un à côté de l'autre. Elle enleva ses escarpins et replia ses jambes à côté d'elle, sous la couverture. Elle soufflait sur l'infusion bouillante.

     Il est rare que je me laisse aller de la sorte. Toutes ces décorations de Noël, c'est splendide, ça m'a fichu le bourdon. Quand je pense que je vais être toute seule chez moi...

Allons bon. N'avait-elle pas de mari richissime qui l'attendait à la maison ? Genre Flavio Briatore, un vieil homme lifté à mort, avec trois Lamborgini dans le garage pour épater sa superbe épouse ?

     Je me sens complètement ridicule de vous raconter ça, alors que vous êtes à des centaines de kilomètres de votre famille, dit-elle en posant négligemment sa main sur la cuisse de Markus, comme si de rien était. Elle doit vous manquer énormément.

     Oui en effet, mais il ne faut pas être désolée, à chacun ses problèmes, osa Markus.

     En fait c'est très égoïste de ma part, mais depuis des années, c'était toujours moi qui étais absente, mon mari étant à la retraite, il restait à la maison. Et là, depuis 3 mois, je rentre et il n'y a personne qui m'attende. Personne, répéta-t-elle la voix tremblante.

Elle sanglotait dans son mouchoir.

L'avait-il quittée ? Non.... Cela semblait improbable. Elle n'avait pas l'air d'être une femme que l'on quitte. Pourvu que ce ne soit pas ça, sinon il en aurait pour toute la nuit à la consoler.

Elle posa sa tasse sur la table basse, puis se pencha contre Markus

     Depuis trois longs mois, je suis seule dans mon immense maison... Evidemment je savais qu'en épousant un homme de vingt-cinq ans mon aîné, il y avait des risques que je me retrouve seule relativement tôt, mais maintenant que je le vis, je n'arrive pas à m'y faire. J'ai passé dix années merveilleuses avec lui, et je n'arrive pas à me faire à l'idée que ce soit fini.

Le pire vint à l'esprit de Markus. Il prit un air grave.

     Est-ce qu' il est ... mort, compléta Markus en pensée.

     Oh non ! Dieu merci ! Je ne voulais pas vous faire croire cela, cependant la vérité est un peu gênante... voilà, il ... il est dans un home pour personnes âgées.

Markus fit de gros yeux étonnés.

     C'est horrible n'est-ce pas ? Il est devenu trop fatigué pour s'occuper tout seul de lui-même, et....

Elle avait les yeux brillants et sa voix tremblait.

     Je sais que je passe pour un monstre, je devrais m'occuper de lui, mais je ne suis pas infirmière, et j'aime mon travail, je ne veux pas arrêter de travailler maintenant...

Elle observait Markus à la recherche d'un signe d'approbation. Elle lui prit les mains tout en se rapprochant de lui. Elle gardait le regard baissé, gênée par tant de confidences.

     J'aime mon mari. Mais je dois aussi penser à moi...

Francesca redressa la tête afin de plonger ses yeux humides dans ceux de Markus, la poitrine en avant, ses seins effleurant son torse.

     Est-ce que vous me comprenez Markus ? Qu'est-ce que vous en pensez ? Je vous estime beaucoup, j'ai besoin de connaître votre avis.

Markus ne savait plus sur quel pied danser. D'une part, c'était Francesca ! La manipulatrice dans toute sa splendeur, l'enfant gâtée ! Et d'autre part, il trouvait sa plaidoirie touchante. Cette nouvelle Francesca qu'il avait devant lui l'attendrissait, avec ce côté fragile qu'il ne lui connaissait pas, partagée entre son devoir d'épouse et son envie de profiter de la vie. N'était-ce pas justement ce qu'il était en train de vivre lui-même ?

Bon, là je marche à fond dans sa combine...

Même effondrée, Francesca exhalait l'érotisme. Il ne pouvait s'empêcher de remarquer quelques détails ; comme les larmes mélangées à son mascara, tombées sur son chemisier blanc, qui plaquaient çà et là le tissu mouillé contre sa peau mate. Ou la mèche de cheveux échappée de son chignon devenu lâche et collée contre sa joue, ou encore la bretelle de son soutien-gorge qui avait glissé sur le côté de son épaule au moment où elle s'était penchée vers lui, et son décolleté... Ah ! Le décolleté de Francesca... affolant, envoûtant, juste assez vertigineux pour révéler le galbe de ses seins soutenus par de la dentelle noire.

Francesca était cambrée devant lui, son regard magnétisant criait son envie de tendresse, Francesca qui attendait qu'on la console, qui était prête à vendre père et mère pour un corps à corps torride.

Elle est forte... Markus transpirait, sentait sa libido se révolter et son désir revenir comme un boomerang. Il avança la main vers sa joue et écarta la mèche qui s'était glissée vers ses lèvres. Ce fut un feu vert inespéré pour Francesca. Elle saisit sa main pour la garder contre elle, l'embrassa, la mordilla. Markus déglutit en essayant de maîtriser le volcan qui se réveillait en lui.

Elle remonta le long de son bras, doucement, pour arriver jusqu'à son cou, retenant ses pulsions pour ne pas aller trop vite, pour ne pas effrayer l'objet de sa convoitise. Elle avait le coeur battant, animé par la crainte de l'ultime mouvement de refus qui pouvait surgir d'un instant à l'autre, car il ne pouvait pas, il était marié et blablabla.

Markus avait baissé sa garde. Une faible partie de lui, qui s'amenuisait davantage sous les baisers de Francesca, lui ordonnait mollement de la repousser au nom de la fidélité, de la.... de quoi déjà ? Je craque...

Elle était maintenant collée contre lui, sa bouche dévorant le lobe de son oreille. Une main se promenait sous son T-Shirt, une autre longea sa cuisse jusqu'à la bosse de son pantalon, puis prit la main de Markus et la glissa dans son décolleté. Il retint son souffle. Il sentait la poitrine de Francesca frémir sous ses doigts. Une petite voix lointaine lui disait d'arrêter, de se lever immédiatement, mais ses sens étaient en ébullition. La situation était terriblement excitante. D'un geste déterminé, elle tira la chemise hors de son pantalon pour libérer l'accès à son ventre, où elle y glissa une main. Son visage était toujours à un centimètre de celui de Markus, qui sentait sa respiration chaude parfumée de thé à la menthe. Son regard brillant le fixait comme si elle voulait l'hypnotiser.

Brusquement Markus fit volte-face et la plaqua contre le canapé sous lui. Il la regarda droit dans les yeux avec un mélange de rage et d'envie. Francesca crut que c'était fini. Elle le regardait presque suppliante, haletante. Mais au contraire, il lui dévora le cou, lui ôta son chemisier, fit sauter son soutien-gorge, avec une seule chose en tête : voir ses seins, les embrasser, les lécher, les mordre. Francesca gémit de plaisir, transportée par un sentiment de victoire. Il lui retira sa jupe et resta une seconde en admiration devant ses porte-jarretelles noirs qu'il frôla du bout des doigts. Il lui retira doucement son string et la prit sur le canapé à coups de reins décidés, comme pour chasser sa mauvaise conscience, les yeux rivés sur ses deux mamelles généreuses et leur bout brun frissonnant. Il s'appliqua jusqu'à ce que les spasmes de la jouissance accompagnés d'un râle lancinant crispèrent le corps entier de Francesca, puis il céda à son tour à un orgasme violent et délicieux.

Allongé sur le grand canapé, tourné sur le côté, Francesca dans ses bras, il céda au relâchement de son corps entier et sombra dans un sommeil profond.

 

     Je rêve ! cria Francesca.

En sursaut, Markus sortit brutalement de la détente extrême dans laquelle il se trouvait. Elle s'était redressée et le regardait aussi outrée que s'il lui avait annoncée avoir détesté coucher avec elle. Il sortit de sa torpeur, tout étonné de se trouver là, avec cette femme nue à côté de lui. Et merde, qu'est-ce que j'ai fait...

     Markus ! Tu te fous de ma gueule !

Elle était furax, les joues rouges et toujours aussi belle.

     Qu'est-ce qui te prend ? Ça va pas de crier comme ça ? Qu'est-ce que j'ai fait ?

     Qui est Lola ?

Il tomba des nues.

     Quoi ? Mais pourquoi tu me demandes ça ?

     Tu viens de prononcer son nom en dormant ! Comme si tu venais de faire l'amour avec elle et non avec moi !

Et meeerde...

Que pouvait-il lui dire alors qu'il était tout aussi surpris ? Il n'avait aucune envie de s'embarquer dans des explications sinueuses. Il ne lui devait rien. Merde.

Il resta silencieux en se frotta les yeux, puis sans la regarder, il dit lâchement:

     Il vaut mieux que tu partes, j'ai fait une erreur...

Francesca n'en croyait pas ses oreilles. Cela lui fit l'effet d'une douche froide. Elle se leva rapidement, réajusta sa tenue en deux-trois mouvements, saisit son sac et ne manqua pas de l'insulter en italien avant de sortir de l'appartement.

Dès la porte fermée, la tension retomba et tous les muscles de Markus se relâchèrent. Il balança sa tête en arrière et ferma les yeux en soupirant.

Soudain il entendit les talons aiguilles de Francesca s'approcher à nouveau.

Elle surgit dans son salon et dit calmement :

     Que tu regrettes par culpabilité vis-à-vis de ta femme, je veux bien le concevoir. Mais que tu penses à une autre pendant que tu es avec moi, c'est effarant ! Qui est cette Lola ? Tu as déjà prononcé son nom lorsque tu as eu ton malaise. 

Markus se frota nerveusement le crâne.

     Oh et puis je ne veux pas le savoir ! Va au Diable !

Elle s'en alla en claquant violemment la porte.

Markus resta interdit quelques instants, puis fut soulagé d'entendre enfin le bruit de moteur s'éloigner.

 

 

Le dimanche, avant tout autre chose, Emilie vint se planter devant sa toile. Mouais... pas si mal, mais elle manque de contraste. Après un bon petit-déjeuner, elle se chouchouta dans un bain bouillant, s'épila " au cas où... " (on peut toujours rêver), se manucura, bref, se bichonna. L'après-midi, elle passa quelque temps au téléphone avec sa maman, puis elle dégusta la série " Friends " en version allemande. Cela la faisait marrer de découvrir les différentes expressions qu'elle connaissait par coeur en français. Ainsi, l'accostage des filles par Joe devenait " Du, wie geht's denn so ? ".

Le soir, elle décida de fignoler son oeuvre, hem. Soixante minutes après avoir empoigné un pinceau, elle avait autant de couleurs sur elle que sur la toile. Le fait qu'elle finisse toujours plus bariolée que le tableau lui-même restait un mystère. Même si il lui semblait qu'elle faisait attention, il lui arrivait souvent de se rendre au travail avec de la peinture dans les cheveux.

Elle tentait d'attribuer une critique objective à sa nouvelle création, lorsque la mélodie de son téléphone portable la sortit de sa torpeur méditative.

Un numéro inconnu s'affichait.

     Emilie Roche ?

     Bonsoir Emilie. C'est Egon Gothard. Je vous dérange ?

Quelle surprise ! Une bonne, en fait.

     Non, pas du tout. Je suis en pleine séance d'expression artistique.

Il entendit son sourire.

     Oh ! Vous écrivez ?

Emilie aimait sa voix posée, ce ton de basse à la Garou, ponctué d'un rire décontracté. Ça pouvait être terriblement sexy, une voix.

     Non, je fais des gribouillis sur des toiles, rit-elle.

     Aha, intéressant.

Silence. Il n'était apparemment pas de ceux qui mitraillent leur interlocuteur de questions. Elle comprit qu'il se taisait par discrétion polie.

     Vous m'appeliez pour quelque chose de précis ?

Il hésita.

     Je... je suis par hasard dans votre quartier, j'y ai apporté un paquet, et... je me demandais si ça vous disait d'aller boire un café.

Ah ben ça ! Elle ne s'attendait pas à une telle spontanéité de sa part. Par réflexe elle regarda sa montre, il était tout juste 20h00. Elle interrogea sa conscience s'il était bien raisonnable de sortir avec le Président un dimanche soir. Cela avait une tout autre signification, c'était bien plus intime qu'après le travail.

La réflexion fut vite faite : recevoir un coup de fil spontané d'un homme agréable, elle en rêvait depuis des mois ! Il n'y avait pas de quoi hésiter. Elle répondit en modérant son enthousiasme.

     C'est une bonne idée. Ça va me faire du bien de prendre l'air. J'ai peint toute la soirée.

C'était un petit mensonge inoffensif qui lui donnait l'impression d'avoir plus de contenance.

     Je viens à pied, je serai chez vous dans quinze minutes, ça ira ?

Par un rapide scannage de son environnement, elle constata la vaisselle sale entassée à la cuisine, la table pleine de miettes, les habits en train de sécher au milieu du salon, la poubelle débordante, la petite table couverte de courrier, de magazines et de verres utilisés, et ça continuait ainsi. Elle n'avait pas pensé aux charmants inconnus qui débarquent à l'improviste...

Elle regarda son reflet dans la fenêtre : une coiffure ébouriffée en chignon, un T‑shirt sans forme avec des taches de peinture et un jogging usé et désespérément électrostatique qui amassait tous les cheveux égarés à un mètre à la ronde.

Prise de panique, elle serra les dents.

     Ça ira mais prenez votre temps... à tout de suite.

Elle raccrocha sans attendre sa réponse. À deux rues de là, le Président regardait son téléphone avec surprise, en se demandant s'ils avaient été coupés.

Branle-bas de combat ! En une fraction de seconde elle pesa le pour et le contre : Qu'est-ce qui était le plus important ? Un appartement propre ou soi-même ? Considérant qu'il savait qu'elle peignait, ce n'était pas très grave qu'il l'a trouve tâchée de peinture. Ok. Elle courut tout de même dans sa chambre, saisit un jeans qu'elle échangea contre son jogging poilu en une fraction de seconde. Ensuite telle une tornade, elle ramassa en vitesse les objets qui traînaient, empoigna la poubelle puante, dévala les escaliers jusqu'au container, les remonta quatre à quatre, se jeta sur l'évier, rassembla la vaisselle sale en un tas ordonné, puis empoigna le pendoir pour l'apporter dans sa chambre à coucher, qu'elle laisserait fermée quoi qu'il arrive.

La sonnette retentit.

Elle courut dans la salle de bain, recoiffa sa queue-de-cheval, donna un coup d'éponge rapide au lavabo maculé de peinture, rassembla ses multiples accessoires et les amoncela dans un tiroir.

Face au miroir, elle se découvrit toute rouge et transpirante. Super...

Re-sonnette.

Tiens, il s'impatientait. Elle s'avança pour presser sur le bouton d'ouverture de la porte de l'immeuble, mais on frappait déjà à sa porte d'appartement. Ciel ! Il est déjà entré ! Elle inspira un grand coup, lissa sa coupe, puis ouvrit la porte.

Il se tenait devant elle dans un jeans et un pull blanc à col roulé, rasé de près, sa tignasse brune aux reflets gris un peu ébouriffée. Mamamia qu'il était beau !

     Bonsoir Emilie.

     Bonsoir. Entrez Monsieur Gothard, dit-elle d'un ton hésitant, tout en réfléchissant si elle avait bien enlevé tous les trucs embarrassants parsemés ça et là.

     Ouh la. Il va falloir m'appeler Egon, sinon je vais vraiment être mal à l'aise.

Elle s'empressa de passer avant lui pour constater quelle impression faisait le salon en entrant.

     Heu oui, si vous voulez, mais ça ne va pas être facile, répondit-elle en regardant à gauche à droite.

Ciel ! Un string errait tout perdu sur le tapis, certainement échoué du pendoir. Emilie se précipita dessus, le cachant avec ses pieds. Il regarda rapidement autour de lui.

     Sympa chez vous.

Pendant qu'il s'avançait vers la peinture encore fraîche, Emilie se baissa promptement pour empoigner le bout de tissu compromettant et l'enfouir dans un tiroir.

     Ohh, c'est magnifique ! s'exclama-t-il.

Elle le regarda, étonnée. Plaisantait-il ? Puis il regarda un tableau accroché au mur.

     J'aime beaucoup celui-là aussi.

     C'est un de mes préférés.

     Avez-vous déjà réalisé beaucoup de toiles ?

     Non, et la plupart je les offre à mon entourage. N'importe quoi. Les deux seules potables sont celles qui sont pendues dans l'appart' ! Excusez-moi, je me change vite, je n'ai pas eu le temps, je voulais absolument finir ma couleur. Argument génial ! Très professionnel, bien vu ma fille !

     Oui, oui, faites.

Elle fila dans la salle de bain, se rafraîchit, troqua son T‑shirt d'artiste contre un pull décent, mit un peu de poudre sur le visage et une touche de mascara, voilà qui était mieux. Elle revint toute souriante vers le Président et ils quittèrent l'appartement.

Malgré le froid, les rues grouillaient de noctambules, qui entraient et sortaient des bistros. Ils marchaient tout en s'entretenant sur les expos berlinoises qu'il fallait absolument voir en ce moment. Emilie essayait de donner le change au mieux, mais ce n'était pas parce qu'elle aimait mettre des couleurs sur une toile, qu'elle était férue en histoire de l'art.

     Vous connaissez Chagall ? demanda-il, il y a une exposition en ce moment au musée d'Art moderne.

     Heu non, j'en ai déjà entendu parler, mais je ne vois pas très bien...

     Il faut absolument que vous y alliez, vous allez adorer, j'en suis sûr. Il aime les couleurs vives, comme vous.

     Merci pour le conseil, j'irai.

 

Ils s'arrêtèrent devant un bar à vin au coin de la rue, Egon ouvrit la porte d'entrée et invita Emilie à passer devant lui en lui posant la main dans le dos. Elle sentit la chaleur de sa paume se répandre dans son corps entier.

Après avoir franchi la porte d'entrée, le contraste des températures était violent. L'air était légèrement moite, la fumée planait dans la pièce en formant un brouillard. Les murs arboraient de nombreux tableaux jaunis par les années, l'ameublement était fait de canapés usés et de tables basses, de vieilles commodes, d'étagères avec de vrais vieux livres, et même d'un antique piano à queue mué en oeuvre d'art déco. Emilie apprécia l'éclairage doux des chandeliers et des luminaires éparpillés un peu partout. Ils donnaient une tonalité sépia à l'ensemble de la fresque. L'ambiance était chaleureuse, n'importe qui devait se sentir à l'aise ici.

Ils s'installèrent dans deux fauteuils moelleux et Egon proposa de prendre un verre de vin. La première demi-heure, ils échangèrent quelques mots au sujet de tout et de rien, puis l'alcool aidant, la conversation prit une tournure plus personnelle.

     J'ai connu ma femme tard, confia Egon, j'avais trente-trois ans, elle en avait trente-cinq. C'était plus un mariage d'amitié sincère que d'amour, nous ne croyions plus en l'amour passionnel, ni au coup de foudre, ni à l'être destiné, enfin à ce genre de truc en général.

Emilie haussa les sourcils d'étonnement.

     Ah non ? Excusez-moi, mais je trouve ça horriblement triste. Sans l'impétuosité et l'ardeur de la passion, la vie me paraîtrait monotone.

     Attention, je ne dis pas qu'elle n'existe pas, mais je ne pense pas qu'une vie commune qui dure, je parle de dizaines d'années, pas de trois ou quatre ans selon la durée moyenne des couples actuels, soit un couple qui ait vécu une relation aussi intense au début de son histoire. Car avec le temps, cette ferveur pour l'autre s'estompe inévitablement. C'est le propre de la passion, d'être intense et éphémère. Ce qui signifie que par rapport aux débuts, la vie à deux devient terne, et s'ensuit la déception et les regrets.

     Je ne le vois pas sous cet angle. Je suis sûrement un peu jeune pour en parler, je n'ai évidemment pas une aussi longue expérience de la vie congugale ...

     Je vous en prie, ne vous gênez pas. Pour ma part, c'est une théorie que je tiens depuis bien longtemps. Donc ...?

     ... eh bien à mon avis, la passion est la base solide du couple. Cette ferveur déraisonnable et démentielle rend très amoureux et même si elle s'estompe, elle créée des racines auxquelles le couple peut se raccrocher dans les moments difficiles. Ils savent pourquoi ils sont ensemble. Alors qu'un couple qui n'a jamais éprouvé quelque chose d'aussi fort l'un pour l'autre, sera plus susceptible de succomber à un béguin impulsif pour une tierce personne.

     Ah ! Vous soulevez là un autre thème. Les combinaisons de couple sont infinies et chacun pourrait former un couple heureux avec des dizaines de personnes. Je pense que c'est une ineptie de croire que nous avons une âme qui nous est destinée, dont on sera amoureux toute sa vie sans effort. On choisit de s'investir. Si les deux partis ont envie que ça marche, ça marchera. Vous me suivez ? Je pense qu'on ne peut pas tomber amoureux de quelqu'un " par surprise " mais qu'on choisit d'ouvrir une porte et de donner accès à notre coeur, on choisit de devenir disponible. L'élan passionnel est impulsif et borné, et je pense qu'on choisit de se laisser entraîner. On ouvre une valve, on a envie de céder à ces pulsions.

Emilie réfléchit un instant à ces paroles en fronçant les sourcils.

     Vous n'êtes pas d'accord, dit-il.

     Non, je ne suis pas d'accord. Ça me dérange que vous disiez que l'on choisisse de tomber amoureux. Parfois on peut tomber amoureux de la mauvaise personne. Sans le vouloir.

     Eh bien peut-être qu'au fond, on a envie d'être amoureux de cette personne, pour des raisons inconscientes propre à chacun, liées au vécu, à l'éducation, au besoin d'aller contre ses principes, à une envie d'aventure, pour braver l'ennui, etc.

Emilie gigotait sur sa chaise. Une perspective désagréable s'insinuait en elle. La culpabilité glissait le long de ses cervicales à la manière d'un boa constrictor qui entoure sa proie pour l'étouffer. Selon les dires d'Egon, elle avait choisi à 17 ans d'aimer un père de famille. Elle n'aimait pas du tout cette idée. Mais alors pas du tout. Elle était quoi ? Une allumeuse ? Qui, pour se divertir ou se figurer plus adulte, avait voulu jouer dans la cour des grands ? Elle s'était dit " Tiens, et si je perturbais un peu la vie de cette famille pour voir ce que ça fait ? " J'ai trop bu, je n'arrive plus à réfléchir, je vaux mieux que ça, ce n'était pas voulu, pas dans ce contexte-là, je voulais juste... juste quoi ?!!

     Emilie ? Vous faites une de ces têtes ! Ça vous choque à ce point ce que je vous raconte ?

Elle se leva brusquement et commença à rassembler ses affaires.

     Excusez-moi, je ne me sens pas très bien. Je crois que je vais rentrer, dit-elle en rougissant, la larme à l'oeil.

Elle était tellement touchante, soudain il eut envie de la prendre dans ses bras et de la consoler. Il ne voulait pas qu'elle parte, pas dans cet état. Qu'est-ce qu'il lui avait pris de dire ce genre de chose alors qu'il la connaissait à peine. Elle ouvrait son porte-monnaie.

     Ah non, laissez, je vous en prie.

Il lui saisit le poignet délicatement mais assez fermement pour la retenir dans son élan.

     Ne partez pas s'il vous plaît. Je m'excuse si j'ai été brusque. J'aurais dû davantage nuancer mon affirmation. Je vous provoquais, je ne savais pas que vous étiez si émotive.

Touché.

Elle respira un grand coup et décida d'arrêter son cirque. Hé ! C'est bon, tu n'as plus 17 ans !

Elle lui offrit le plus éclatant de ses sourires, en parfaite comédienne, puis se rassit.

     Vous y avez cru hein ?

Il sourit, soulagé, mais pas dupe.

     Je ne voulais pas...

     Ne parlons plus de ça. Dites-moi plutôt quel genre de couple vous formez avec votre femme ?

Malgré son ton taquin, il resta sans voix devant l'indiscrétion de la question. Elle renchérit en se radoucissant, soudainement consciente de son agressivité.

     Vous me paraissez parfaitement au courant de la recette du bonheur, alors j'aimerais savoir si ça marche...

Il éclata de rire devant cette petite effrontée.

     La citation " faites ce que je dis et pas ce que je fais " est très appropriée dans mon cas... Ma femme et moi n'avons pas les mêmes intérêts et consacrons peu de temps l'un à l'autre. En plus nous travaillons beaucoup chacun de notre côté, ce qui n'aide en rien. Notre Steffi, notre fille unique, s'est d'ailleurs mariée très tôt avec un fonctionnaire. Elle l'a sûrement choisi pour ses horaires de travail réguliers !

Il rit derechef, puis continua.

     Ça me fait plaisir que vous osiez poser la question, ça veut peut-être dire que vous vous sentez en confiance avec moi, dit-il de son regard malicieux d'un bleu profond qui donnait envie de s'y perdre à jamais.

Effectivement elle se sentait bien, là, à côté de lui. Il était assis dans un fauteuil à sa gauche, et s'était imperceptiblement penché vers elle pour les isoler du brouhaha ambiant. Le vin avait rosi ses joues et elle se souvint qu'elle avait peu mangé ce soir, puisqu'elle avait prévu de se coucher tôt. Elle regrettait, c'était ridicule d'être ivre après un verre. Il la regarda d'un air attendri.

     Et vous ? Racontez-moi, avez-vous trouvé votre bonheur en Allemagne ?

Comme s'il avait sifflé la mi-temps, elle se leva brusquement.

     Excusez-moi, il faut que je m'absente un petit instant. Je vous laisse dans le suspens, dit-elle en souriant.

Ouuh, ça tourne. Pendant qu'elle se dirigeait jusqu'aux toilettes en tanguant le moins possible, elle sentit le regard d'Egon sur son jean. Ou alors elle le fantasmait, il n'était sûrement pas du genre à faire ça. Hé l'autre, comme elle l'idéalise ! Tu rêves !

En se regardant dans la glace, elle vit un visage écarlate avec des restes de vin rouge au coin des lèvres. " Pas moyen d'être une femme élégante. Incroyable. S'il me trouve attirante ce soir, c'est qu'il est myope ou en manque. 

En revenant à leur table, la première chose qu'elle vit fut un nouveau verre de vin rouge à sa place. " ho lala... "

     Je ne voulais pas vous faire fuir, si ça vous dérange de répondre, nous pouvons parler d'autre chose.

Elle le scruta d'un sourcil en circonflexe. " Hein ? Quoi ? De quoi il parle ? Ah oui ! Si j'ai trouvé l'amuuuur en Allemagne. "

     Non, non, ça ne me gêne pas, j'avais vraiment besoin d'aller aux toilettes !

Il éclata de rire. Elle était mignonne avec ses joues toutes roses et son air de femme-ouverte-qui-peut-parler-de-tout.

Elle s'éclaircit la gorge.

     Je n'ai personne. J'ai rompu avec mon ami. Avec le recul j'ai compris que j'étais avec lui juste pour être avec quelqu'un. Je voulais imiter mes amies heureuses en concubinage. Mais j'attends autre chose d'une relation... plus de...

     Passion ? proposa-t-il taquin.

Elle ricana gênée.

     Oui... Et plus de complicité.

     Vingt-cinq ans, mais c'est tellement jeune ! Vous avez encore le temps. Vous trouverez !

Elle se revit à 17 ans, attablée avec une famille, un homme croise son regard et lui décroche un sourire rempli de tendresse. Des paroles fusent autour d'eux, leurs regards se croisent plusieurs fois et à chaque fois c'est une onde de douceur qui se déverse en elle. Ils ne se parlent pas, ils n'en ont pas besoin. De savoir que l'autre est là, à côté, cela suffit à leur bien-être.

En observant Egon, Emilie retrouvait un peu de ce regard.

Ce regard qui comprend tout et ne juge jamais.

     Bien sûr que c'est jeune et que j'ai le temps, mais il s'avère que plus on vieillit, plus on devient difficile. On réfléchit beaucoup trop avant de sortir avec quelqu'un, alors que ça devrait rester une histoire de feeling, une attirance instinctive, non ?

     J'aime bien cette théorie et je trouve qu'on a un très bon feeling !

Elle gloussa en le scrutant pour détecter de l'ironie. Plus la soirée avançait et plus le vin brouillait les esprits... Cet homme commençait à trop lui plaire et elle présageait des sentiments réciproques. Elle se dit qu'il était tant de rentrer et de prendre une douche froide, plutôt que de se laisser emporter par les effets de l'alcool et faire des choses qu'elle pourrait regretter le lendemain. Elle s'accorderait seulement un baiser, un seul. Juste pour se rappeler l'effet que ça faisait.

Lorsqu'ils sortirent de l'établissement, l'air frais éclaircit les idées d'Emilie. Egon la raccompagna jusque devant son immeuble, puis vint le moment déstabilisant des adieux. Il plongea ses yeux dans les siens.

     Si j'osais... je vous embrasserais.

"Enfin ! " pensa-t-elle. Grisée, elle leva le nez vers lui et lui lança un regard débordant d'invitation.

     Essayez pour voir...

Dommage qu'elle ait autant bu, demain il n'en resterait qu'un souvenir confus.

Il glissa une main chaude et douce dans sa nuque, attira son visage vers le sien, et l'embrassa tendrement, déclenchant un picotement qui chatouilla le coeur d'Emilie. Puis il recula et posa ses mains sur ses épaules.

     Vous êtes vraiment renversante Emilie. Je vous souhaite une douce nuit.

Il caressa son visage du bout des doigts, il lui donna encore un petit baiser, puis s'éloigna. Elle n'essaya pas de le retenir, bien qu'elle en mourrait d'envie de tout son corps en manque de tendresse.

Quelques mètres plus loin, il se retourna et fit signe de la main avant de disparaître dans un taxi.

Emilie planait. Cette soirée avait vraiment été agréable. Ça la désolait de devoir retourner dans son lit froid et trop grand pour une seule personne.

" Il faut que j'arrête tout de suite avant d'être folle de lui. Ce serait pourtant si parfait s'il avait 20 ans de moins... "

Elle soupira, sortit ses clefs, les glissa dans la serrure, la tête lui tournait. Décidément, les seuls hommes qu'elle trouvait intéressants et qui avaient le don de la faire chavirer avaient le double de son âge. Pourtant, elle avait eu une relation tout à fait normale avec son père. Bon, ces temps, il lui manquait beaucoup. Depuis qu'elle était en Allemagne, elle lui avait peu parlé, il n'était pas homme à bavarder au téléphone. Il était de la vieille génération, celle où tout est dans les gestes, par un câlin appuyé sur la tête ou par un café préparé le matin, il lui montrait qu'il l'aimait.

 

Emilie s'acharnait sur la poignée de sa porte d'entrée qui refusait de s'ouvrir. Soudain on déverrouilla la porte de l'intérieur. En un éclair, elle réalisa qu'elle était montée un étage trop haut et qu'elle avait tenté d'entrer dans l'appartement de ses voisins du dessus. Un homme, la trentaine, se tenait sur le pas de la porte, des cheveux blonds ébouriffés et deux petites boules en acier fixées au sourcil qui accentuaient son regard bleu sombre. Il était apparemment tout aussi surpris qu'Emilie. Il s'attendait certainement à tomber sur un tordu en pleine tentative de cambriolage. Mais non, pas de cambrioleur, seulement une jeune femme très embarrassée.

     Euh bonsoir... balbutia Emilie dont les joues brûlaient de désespoir.

     Qui est-ce ? cria une voix féminine avec un fort accent anglophone du fond de l'appartement.

     C'est notre charmante voisine qui a la tête à l'envers.

Tiens, il la connaissait.

     Fais-là entrer !

     Entre donc, qu'on fasse connaissance. Comme ça si un jour il te manque du sel, tu sauras chez qui sonner...

Emilie se détendit.

     Je ne voudrais pas déranger, il est tard...

     Oh ne t'en fait pas pour ça. Caro et moi vivons la nuit.

La dénommée Caro sortit d'une chambre puis disparut dans la cuisine. Elle était tout aussi blonde et avait un petit air de Laetitia Casta avec son sourire qui dévoilait deux dents abîmées. Ou alors Emilie avait le regard un peu trop imbibé, ce qui était aussi possible... Ils avaient un look tellement caractéristique, avec leurs Tongs et leur chemise imprimées, que c'était aussi manifeste que s'ils avaient une étiquette sur le front : hippies australiens. Emilie restait plantée sur le paillasson, incapable de se décider, les idées embrouillées. Elle était partagée entre l'idée agréable de rejoindre son lit douillet et l'envie de connaître ce couple venant du pays d'adoption de son frère. Allez, il n'y avait pas à hésiter, on ne manque pas une occasion de connaître de nouveaux amis. La fille héla de la cuisine :

     Qu'est-ce que je t'offre ? Je me fais un Milk-shake, t'en veux un ?

Au milieu de la nuit ? Est-ce qu'il était raisonnable de boire ce genre de truc après un litre de vin... Emilie fit un grand sourire. Le tutoiement d'emblée lui plaisait.

     Volontiers, merci ! dit-elle presque en criant, pour que sa voix porte jusqu'à l'Australienne.

Il lui tendit sa main en signe de présentation

     Je suis Brad, dit-il en le prononçant avec l'accent australien.

Elle sortit un petit rire saccadé et répéta :

     Enchanté Bwad, heu... Bouad ! Bwèd, Brouad, Bad, Blèèèèèbbbblblbl. Je suis Emilie, la voisine du dessous.

Il fit un grand sourire en remarquant qu'elle était soûle.

     Nous savons qui tu es, nous t'avons déjà aperçu quelques fois.

 Ah bon ? Elle aussi les avait déjà remarqués. Avec leur tête blonde et leur veste péruvienne, ils ne passaient pas inaperçus.

Brad l'invita à s'asseoir sur le divan. La décoration de l'appart' faisait très " Peace & Love. " Une odeur de Marijuana lui saisit les narines. Elle se revit au collège, durant la soirée où ils avaient fumé de l'herbe avec une pipe à eau fabriquée à partir d'une bouteille en plastique. À 22h, elle était déjà hors-circuit, endormie sur un canapé, tellement elle manquait d'habitude. Du coup elle n'avait rien vu de la soirée et cela lui avait fait passer l'envie de réitérer l'expérience.

Brad s'assit et commença à rouler un joint, Caro lui amena son milk-shake. Elle était contente de faire enfin connaissance avec sa voisine. Complètement désinhibée par l'alcool, Emilie se sentait pousser des ailes.

     Il fait pas un peu froid pour vous ici ?

Brad lança une oeillade de connivence à son amie et pouffa.

     She's totally drunk.

Caro adressa un regard affectueux à Emilie, dont les yeux papillonnaient et le haut du corps tanguait. Sexy Brad tendit son cône à Emilie.

     Alcohol is crap, you should better try this.

Emilie le regarda vaguement, puis leva la main en signe de refus.

     Non merci.

     Laisse-là, tu sais bien que ce n'est pas bon de mélanger, fiche-lui la paix.

 

Emilie apprit qu'ils vivaient à Berlin depuis deux ans, que la mère de Sexy Brad était Allemande et qu'il avait de la famille à Berlin. Son oncle malade ne pouvait plus tenir son restaurant, alors Brad et Caro ont proposé de le reprendre. Ils en ont fait un restaurant australien et d'après leur dire, ça marchait du tonnerre.

Entre temps, sexy Brad s'était fumé deux joints tout seul, vautré sur le canapé les yeux mi-clos.

Deux heures plus tard, terrassée par la fatigue, Emilie les remercia de leur accueil chaleureux et se traîna jusqu'à son lit un étage plus bas. Elle s'endormit tout habillée.
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