Roman en ligne - peintures - gribouillis
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Zabelle - 05.03.2010 | 0 réactions | #link | rss

 2.




L'après-midi fut fort agréable pour Emilie. Hund ne vint pas aboyer une seule fois dans son bureau et en plus elle avait eu le temps d'appeler son enthousiaste et joyeuse maman. Elle avait demandé des nouvelles de son entourage et appris dans la foulée que son frère expatrié en Australie avait rencontré une femme.

Emilie pensa avec un petit pincement au coeur, que si son frère s'amourachait de quelqu'un là-bas, il y avait peu de chance qu'il revienne en Suisse. Dommage. Elle s'était imaginée que plus tard, lorsqu'ils auraient chacun des enfants, ils se rencontreraient plus souvent pour relancer la tradition des repas de famille, qui avaient disparu depuis que la dernière génération s'était éparpillée aux quatre vents.

Puis la maman d'Emilie lâcha laconiquement :

     Eric est venu.

     Ah. Comment va-t-il ?

     Ben, mal, comme tu t'en doutes. Il a de la peine à s'en remettre.

C'était bien Eric ça ; aller déballer ses états d'âmes vers sa mère.

     Crois-tu que je devrais l'appeler ?

Pourtant elle n'en avait aucune envie. Etait-ce lâche ?

     Non, je ne crois pas. Nous avons parlé et il a compris cette fois. Il part un mois en Angleterre pour son boulot.

     Ah, c'est bien, ça faisait longtemps qu'il voulait le faire.

     Ah oui ? Alors c'est bien.

Ses parents ne s'étaient jamais mêlés de ses histoires de coeur, mais Emilie savait qu'ils regrettaient ce gendre idéal. Son père aimait partager son avis politique et footbalistique avec lui. Quant à sa mère, c'était pour elle une réelle cure de jouvence d'entendre ce gentleman la complimenter à tout va. Il savait choisir ses mots. Surtout avec les femmes mûres. Du coup, elles l'adoraient toutes !

 

En fin d'après-midi, Emilie avait une séance avec l'équipe de l'Association de Protection des Enfants Battus, l'APEB. Leur principale mission était la récolte de fonds. Ils mettaient sur pied une campagne supposée faire vibrer la corde sensible des citoyens pour les émouvoir jusqu'au chéquier. L'entreprise Sephora mettait ses locaux gratuitement à disposition, afin d'apporter sa contribution à la cause. Les réunions étaient hebdomadaires et le Président Egon Gothard était le noyau de l'association, qu'il avait lui-même créée une dizaine d'années auparavant.

Deux mois plus tôt, Emilie avait remarqué une affiche à l'entrée du bâtiment. Après s'être renseignée, elle s'était dit qu'elle adorerait donner un peu d'elle-même pour une cause, histoire de se sentir un peu utile, et par la même occasion, pour rencontrer des gens dans sa nouvelle ville. Un homme charmant lui avait proposé de se retrouver dans un café après les heures de bureau pour en discuter. Elle appréhendait cette première entrevue avec le Président lui-même, mais elle passa finalement un agréable moment, une complicité s'étant tout de suite établie entre eux. Il fallait aussi préciser qu'il était difficile de rester indifférent face à ses pupilles bleu mer qui sondaient son interlocuteur attentivement. Il avait l'assurance de l'homme qui a su tirer une leçon de chaque difficulté de l'existence et le charme de celui qui connaît son pouvoir de séduction sans vouloir en abuser. Les coins de ses yeux marqués par des ridules de bonne humeur et le léger sourire perpétuellement à la commissure des lèvres laissaient supposer qu'il aimait la vie et s'appliquait à la prendre du bon côté. La cinquantaine bien entamée, sa chevelure charbon devenait cendre en-dessus des tempes. De stature moyenne et au premier abord pas très costaud, on sentait la force de la sagesse émaner de lui. Peut-être était-ce aussi cette cicatrice de deux centimètres sous l'oeil droit, qui lui donnait une gueule un peu abîmée et le rendait d'autant plus touchant.

La salle de conférence était meublée de quatre longues tables disposées en carré et l'équipe d'Egon était constituée de cinq personnes qu'elle connaissait à peine, car il était malheureusement rare que quelqu'un s'attarde à la fin des séances pour échanger quelques mots.

Elle quitta son bureau de bonne humeur pour se rendre dans la salle de conférence. Dernièrement, il semblait à Emilie que le Président avait changé d'attitude envers elle. Tour à tour, elle surprenait son regard plongé furtivement dans le décolleté décent de son chemisier, ou posé sur ses jambes habillées de nylon. Elle ressentait alors une satisfaction intense mélangée d'une gêne pudique qui lui empourprait aussitôt les joues. Il lui semblait même qu'il l'observait plus souvent, et lorsqu'ils se retrouvaient carrément yeux dans les yeux, il lui souriait puis passait à autre chose.

Emilie avait confié à Sandra ce changement de comportement.

     Il dégage quelque chose de spécial, un peu comme un ancien rebelle reconverti en brave type. J'aimerais bien le connaître en dehors du travail.

Et qu'est-ce qui t'en empêche ?

     Il est marié.

     Et alors ? On parle d'un verre, pas d'un dîner aux chandelles.

Emilie n'avait pas envie de se lancer dans un soap à la Santa Barbara bourré de complications, elle savait qu'Egon était engagé depuis 20 ans avec une femme du même âge que lui. Mais chaque matin de réunion, ça ne l'empêchait pas de soigner sa toilette rien que pour lui, elle savait qu'il le remarquerait.

 

Aujourd'hui elle avait décidé de porter le petit pull magenta au joli décolleté en V qu'elle venait d'acheter. Elle resplendissait, mais contre toute attente, le Président resta de marbre. Il n'était pas comme d'habitude et paraissait distrait. Il l'ignorait même complètement. À la fin de la séance, elle traîna volontairement en ramassant ses affaires, jusqu'à se retrouver seule avec lui. Il demeurait assis le regard dans le vague.

     Dure journée ? lança-t-elle à la cantonade.

Il sortit de sa torpeur et commença à ranger ses affaires.

     On peut dire ça comme ça.

Elle rassembla son courage et insista faussement sûre d'elle :

     Un café ça vous dirait ? 

Il fut surpris et la dévisagea comme si elle venait d'apparaître devant lui.

     Avec plaisir.

 

Emilie rapporta ses dossiers en quatrième vitesse dans son bureau. Elle riait toute seule, surprise elle-même par son nouvel aplomb. Elle était toute excitée à l'idée de pouvoir enfin s'entretenir librement avec lui en tête-à-tête. Après avoir contrôlé sa tenue et réajusté sa queue-de-cheval, elle décida de ne pas toucher à son maquillage pour ne pas lui donner l'impression de vouloir lui plaire.

Egon l'attendait devant l'entrée du bâtiment. Il avait enlevé sa cravate, et avait troqué son costard contre une veste en cuir noir qui lui donnait un air de bad boy très sexy tout à fait contraire à son image habituelle d'homme d'affaire bien sage.

Ils marchèrent jusqu'à un café principalement fréquenté par des étudiants, qui se trouvait au premier étage d'une confiserie. Celui-ci avait un style moderne et confortable, avec ses bancs en cuir rouge et ses tabourets molletonnés. Contre les murs étaient alignées des dizaines d'affiches de films récents, qui contrastaient avec de vieilles photos en noir et blanc de Marilyne Monroe, Sofia Loren, Franck Sinatra et d'autres qu'elle ne reconnaissait pas. Le tout mêlé à une odeur de gaufre et de confiture rendait l'ambiance chaleureuse et décontractée. Comme toutes les tables étaient prises, Egon se dirigea vers la plus grande d'entre elles où trois dames élégantes buvaient un thé.

     Bonjour mesdames. Est-ce que cela vous dérange si nous occupons la deuxième partie de votre table ? demanda-t-il avec un sourire charmeur.

     Non, non, faites seulement, répondirent-elles en gloussant, se tenant soudainement plus droite, la poitrine bombée en direction d'Egon.

Tandis qu'ils prenaient place, interloquées par l'apparente différence d'âge entre cet homme et cette femme, les dames détaillèrent Emilie, puis échangèrent un regard entendu. Fille ou maîtresse ? Elles ne sauraient jamais.

 

En commandant son chocolat chaud, Emilie se renseigna auprès du serveur s'il les faisait avec du lait ou de l'eau. Le jeune homme répondit en français. " Ahh la Choki il est avec du lait, comme à la France ! "

Elle rit. Son accent " so süss... " se repérait rapidement et elle avait souvent droit à ce genre de réponse en français hésitant. Elle répondait également en français pour leur donner le plaisir d'utiliser leurs connaissances.

     J'ai été serveur autrefois, dit le Président, pendant mes études à Hamburg. C'était dans un bar de travestis, c'était complètement fou, j'ai jamais fait autant la fête de toute ma vie.

     Alors là vous m'épatez ! dit-elle en riant.

Il raconta une anecdote et ils retrouvèrent vite la complicité de leur première conversation. Elle lui demanda ce qui l'avait poussé à s'investir autant dans une campagne qui traitait d'un sujet si lourd.

     Mon frère battait ses enfants, dit-il froidement, en fronçant les sourcils de colère.

Elle n'osa rien répondre de peur de dire quelque chose d'inapproprié. Il continua par lui-même.

     J'avais vingt ans quand je l'ai compris. Il a dix ans de plus que moi et à l'époque ses enfants avaient tout juste trois et cinq ans. Il était beaucoup plus fort que moi et j'avais toujours eu peur de lui. Lorsque je l'ai découvert, j'ai eu envie de le tuer de mes propres mains. J'étais jeune et je ne savais pas vraiment ce que je devais faire. Je ne parvenais pas non plus à en parler à mes parents. Mon frère était si parfait à leurs yeux. Alors pendant un moment, je n'ai rien fait. Et alors chaque fois que mes neveux débarquaient chez mes parents avec de nouvelles contusions, une rage en moi grandissait. Je ne pouvais en parler à personne, à l'époque – au début des années septante – il n'y avait pas encore d'associations qui se préoccupaient de ce sujet. C'était normal de mettre une trempe à son gosse.

Emilie l'écoutait avec les yeux grand ouverts, immobile, pour bien marquer son intérêt. Il trahit un signe de nervosité en se frottant le bras, puis se rajusta sur sa chaise. Emilie but une gorgée de lait chaud et reposa prudemment sa tasse.

     Et un jour, j'étais assis à la cuisine en train de dénoyauter des prunes avec ma mère qui étalait la pâte pour une de ses fameuses tartes. Nous entendions les gosses de mon frère sortir de la voiture en rigolant, tout contents de nous voir. Lorsque la gamine est arrivée avec un oeil tellement amoché qu'elle pouvait à peine l'ouvrir, ce fut le coup de trop. Ma mère s'est exclamée indignée " mais qu'est-ce qui t'es arrivée ma chérie ?? ", ma nièce a baissé les yeux et ignoré la question. C'est son petit frère, haut comme trois pommes, qui s'est serré tendrement contre sa grande soeur et qui a dit " papa-pan ! ".

Emilie était tellement prise dans l'histoire qu'elle laissa échapper un " oh non ! " horrifié. Malgré son apparence d'homme mûr au visage harmonieusement marqué par les années, elle avait devant elle le jeune Egon de 20 ans, dont le regard humide laissait transparaître la rage et la douleur qui l'avait envahi ce jour-là.

     " Papa-pan ". Seulement 3 syllabes qui raisonnèrent en moi comme un coup de fusil. Et là j'ai pété un câble. Je me suis précipité dehors et je lui ai sauté dessus comme un animal enragé, sans prendre en compte notre différence de force. Il a été si surpris par mon arrivée en trombe, que ça m'a permis de lui flanquer une bonne droite, mais il a rapidement repris le dessus... Avec mon physique de marathonien, je n'ai pu que subir toute la violence de ses coups. J'ai fini étendu sur le gravier. Il m'avait cassé l'os de la joue. Puis il m'a chargé à l'arrière de sa voiture et m'a emmené à l'hôpital.

Émue, Emilie écoutait attentivement les mains rivées sur ses genoux. Egon Gothard vit son regard malheureux et partit dans un éclat de rire.

     Ne me regardez pas comme ça, on dirait que vous allez fondre en larmes ! s'exclama-t-il joyeux, tout en posant subrepticement sa main sur la sienne avant de la retirer aussi vite.

Elle sourit pour rassurer Egon qu'elle n'en était pas encore là. Elle s'enquit de la suite de l'histoire. Il reprit son sérieux et continua sur un ton allégé par les années de recul.

     J'ai alors parlé de mes doutes à mes parents et ils m'ont cru. Ils ont dit à mon frère que s'il touchait encore un cheveu de leurs petits-enfants, ils le déshériteraient. Et comme mon frère était criblé de dettes, il s'est calmé.

Devant le regard choqué d'Emilie, le président sourit et précisa.

     Oui je sais que c'est horrible de penser qu'il a arrêté grâce à l'argent et non parce qu'il les aimait. Par la suite, il est devenu invivable, il hurlait sans arrêt pour rien, mais au moins il ne frappait plus ses enfants.

     Et qu'est-il devenu ?

     Il est mort dans un accident de voiture il y a longtemps.

Le visage se ferma un bref instant, puis s'illumina à nouveau.

     Et pour répondre à votre question, je me suis engagée dans cette cause pour aider mes neveux à exorciser cette période de leur passé. Ils sont un peu comme mon petit frère et ma petite soeur. Nous avions commencé par des groupes de discussions, puis devant le succès de la démarche, il était évident qu'une base solide et plus concrète devenait nécessaire. Nous avons alors créé l'association.

Egon marqua un temps d'arrêt. Il observait Emilie qui assimilait ce qu'elle venait d'entendre en fixant sa tasse et en dodelinant de la tête.

     Mais bon, il y a d'autres sujets plus gais. Et vous ? Qu'est-ce qui peut attirer une Suissesse en Allemagne ?

Ne sachant pas trop par où commencer, elle parla de l'importance du plurilinguisme dans un pays où l'on parle quatre langues.

     Quatre ? s'étonna-t-il. Comment ça quatre ? Français, italien, suisse-allemand, et... ?

     Romanche, compléta Emilie. C'est une langue peu connue des autres pays et pourtant c'est une langue officielle depuis la première guerre mondiale.

Emilie était ravie d'utiliser ses cours d'histoire, qui l'avaient barbée comme pas possible à l'école.

     Jamais entendu parler, répondit-il, enthousiaste à l'idée d'apprendre quelque chose.

Emilie renchérit en imitant le ton chantant des maîtresses d'école.

     Le Romanche est une langue exclusivement orale et n'est parlée que dans un seul canton – ou département pour les français, ou Land pour vous les Allemands. Le canton des Grisons est d'ailleurs le seul canton officiellement trilingue de Suisse.

     C'est complètement fou, s'exclama le Président stupéfait. Comment font les habitants pour se comprendre ? Ils parlent les trois langues ?

     Ah ! J'avoue que je n'en sais rien. Je suppose que tous les panneaux officiels sont trilingues, comme dans d'autres villes suisses, comme par exemple à Bienne, qui est bilingue français/suisse-allemand.

     A plus de 50 ans j'apprends que notre pays voisin parle une langue dont je ne connaissais même pas l'existence... honte à moi !

     Ce sont les irréductibles Romans qui luttent contre la germanisation de leur région, dit-elle en riant. Et c'est même un peu plus compliqué que ça, puisque le Romanche englobe en fait 5 dialectes différents. Enfin bon, j'arrête là, c'est pas très intéressant.

     Au contraire, au contraire. Et donc vous êtes venue dans notre grand pays qui ne parle ridiculement qu'une langue, pour votre épanouissement professionnel.

     Exact. Au début ça n'a pas été facile de m'éloigner de ma famille et de mes amis, mais maintenant je commence à prendre mes marques.

 

Elle rigolait en racontant combien ses amis la prenaient pour une extraterrestre d'aimer autant la langue allemande, ce qui ne manqua pas d'éveiller l'attention de son interlocuteur.

     Mais oui, tiens ! Qu'est-ce qui vous a donné l'envie d'apprendre ? Quel a été le déclic ? L'école ?

     Oh non, surtout pas ! C'est un séjour au pair. Je suis partie trois mois quand j'avais 17 ans.

Elle ressentit une vive émotion en mentionnant ce séjour. Son coeur s'accéléra et ses joues s'enflammèrent. Il remarqua son trouble mais ne le releva pas.

     Seulement trois mois ?

Cette réflexion l'étonna, car à l'époque, ces douze semaines avaient représenté une éternité.

     Excusez-moi si je vous bombarde de questions, continua-t-il, mais mon filleul a seize ans et avant de commencer le collège, ma soeur pense l'envoyer un moment en France. Il n'est pas très bon en langues et s'il pouvait aussi avoir le déclic...

     Je pense que c'est une très bonne idée, mais il faut malgré tout qu'il en ait envie. C'est l'envie de s'intégrer qui engendre le besoin de communiquer au plus vite, et donc d'apprendre la langue. À cet âge-là, il me semble que c'est souvent l'un des deux extrêmes : soit l'adolescent exulte et s'intègre comme un poisson dans l'eau, soit il se braque et s'isole complètement.

Le président était hypnotisé par ses yeux bruns éclatant de sincérité. Une mèche libertine flirtait avec les cils de son oeil droit. Il aurait voulu l'écarter légèrement, d'un geste doux, tout en frôlant sa joue à la peau de bébé. Juste pour lui signifier combien il était ravi d'être là. Quelque chose en cette femme l'intriguait et le touchait, son apparente pudeur peut-être. Il voyait que son âge et son statut intimidaient la jeune fille. Il en était désolé et voulait se livrer à nu, tel quel, Egon Gothard l'Homme, et non Egon Gothard, le Président quinquagénaire.

Emilie se relaxa. Son séduisant interlocuteur manifestait une espèce de force tranquille apaisante. Elle avait envie d'en savoir plus sur lui. Avait-il des enfants ? Son regard se voila comme lors de la réunion.

     Oui, j'ai un fils et une fille. Steffi doit avoir à peu près votre âge d'ailleurs. Si j'ose ?

Voilà qui la remettait à sa place : il pourrait être son père !

     Bientôt vingt-six ans.

Elle se sentit ridicule de vouloir se vieillir ainsi.

     Comme ma fille. Elle est mariée et était enceinte de deux mois, mais elle a perdu le bébé avant-hier... et je ne sais pas comment agir avec elle.

     Est-ce qu'habituellement vous vous entendez bien ?

     Nous avons toujours été très complices, parce que nous avons le même sale caractère, précisa-t-il d'un rire un peu forcé.

Les ridules aux coins de ses yeux lui donnaient un charme fou.

C'était la première fois depuis qu'elle vivait en Allemagne – donc un peu plus de trois mois –, qu'elle abordait des sujets personnels avec quelqu'un.

Egon et Emilie bavardèrent encore deux longues heures. Plus elle l'écoutait se raconter et plus elle le trouvait attirant. Son apparence et sa manière de parler le rajeunissaient de dix ans. Il était cultivé, avait un avis sur tout, écoutait attentivement les contre-arguments qu'on pouvait suggérer, puis en bonne ouverture d'esprit, acceptait de voir les choses autrement. Elle se surprit à penser qu'il était le genre d'homme qu'elle cherchait. Dommage que trente ans les séparaient.

 

Devant chez elle, elle lui tendit la main.

     Merci de m'avoir raccompagnée Egon. Au revoir.

Il sourit devant ce geste neutre, puis tout en lui donnant une délicate poignée de main, il la couvrit d'un regard soutenu et chaleureux.

     Merci Emilie, cette fin d'après-midi a été très agréable.

Puis il ajouta en riant :

     Je penserai à vous la prochaine fois que j'aurai le moral au fond des chaussettes.

     Volontiers si je peux me rendre utile.

 

En grimpant les escaliers quatre à quatre jusqu'à son appartement, elle était euphorique et affamée. Cette rencontre lui avait redonné la pêche. Sa porte fermée à double tour, elle se déshabilla entièrement pour enfiler son vieux jogging et un T-shirt moulant. L'appartement fleurait agréablement l'automne. Une bise tiède s'engouffrait par la fenêtre entrouverte et propageait une agréable fraîcheur d'automne. Elle inspira à plein poumon avant de la fermer complètement. Ensuite elle se rendit dans la cuisine et ouvrit le frigidaire avec l'intention de se préparer à manger.

A chacun de ses mouvements le coton frottait doucement sa peau, telle une caresse. Sa pensée restait envoûtée par les mains grandes et solides du Président, qu'elle avait observées pendant qu'il parlait, elles étaient, clairsemées d'une légère pilosité. Elle se remémora la sensation de chaleur qui l'avait saisie lorsqu'il lui avait donné la main d'une manière ferme et douce à la fois.

Debout dans sa cuisine, les deux mains appuyées contre l'évier, elle était immobilisée par l'envie foudroyante qui montait en elle de sentir les mains d'Egon sur son corps. Et si elle lui téléphonait pour qu'il vienne la prendre là, maintenant, sur son plan de travail ? La fièvre d'un corps à corps lui manquait terriblement.

 

Après une demi-heure de zapping infructueux, Emilie dégaina son téléphone et composa le numéro des confidences.

     Bonjour ma Sandra, c'est moi.

Depuis qu'elle avait rencontré Sandra au bord d'un terrain de football lors d'un tournoi scolaire, une dizaine d'années s'était écoulée. Elles avaient chacune trouvé en l'autre cette source d'énergie qui fait que l'on se sent plus forte, plus sûre de soi, soutenue quoi qu'il advienne. Elles savaient que si un jour leur univers respectif s'écroulait, elles pourraient compter l'une sur l'autre. Elles se motivaient et se remontaient le moral réciproquement, chacune plus forte de la confiance de l'autre.

Sandra était mariée depuis ses vingt-trois ans avec un homme qu'elle fréquentait depuis qu'ils en avaient dix-sept. Heureuse et épanouie, elle s'évertuait à pimenter sa relation en cherchant continuellement de nouvelles idées ou de nouveaux scénarios amoureux. À son sens, aimer était un art qui ne se prenait pas à la légère, et méritait qu'on y investisse une grande part de son énergie. C'était son hobby en quelque sorte : entretenir la flamme. Emilie admirait l'effort de l'investissement, surtout depuis qu'elle avait elle-même échoué avec Eric.

     Salut mon Emi ! Ça va très bien merci. Et toi ? raconte !

     Je suis allée boire un café avec le président et c'était plutôt très agréable, chantonna-t-elle malicieusement.

     Ça sonne bien ! Vous allez vous revoir ?

     Je ne sais pas. Nous nous voyons de toute façon toutes les semaines pour l'APEB.

Il y eut un instant de silence.

     Qu'est-ce qui cloche ? demanda Sandra.

Elle avait deviné. Quelque chose devait déranger Emilie, tout était dans le ton de sa voix.

     Ben... son âge. Il est beaucoup plus âgé que moi.

     Oh mais s'il n'y a que ça ! Il a quel âge ? 40 ? Ce n'est pas si important.

     ... Il a 50 ans.

Silence au bout du fil. Emilie sourit à l'idée de la tête que devait faire son amie en ce moment.

     Ah. Oui, c'est effectivement un peu vieux pour toi.

     Eh oui. C'est la vie ! lança-t-elle faussement dépitée. Et toi ma Sandra, raconte-moi, comment s'est passé l'anniversaire de ton Apollon ?

Entre deux fous rires, Sandra raconta comment elle avait voulu surprendre son amoureux en enfilant des dessous comestibles, une des dernières originalités coquines en vogue, sans avoir prévu que ceux-ci fondraient dans la chaleur du restaurant.

     Je t'explique pas à quel point je me sentais ridicule en sentant mon string collé à ma jupe. Ça me faisait tellement rire que j'ai fini par attirer Sébastien avec moi dans les toilettes du restau pour lui montrer l'étendue du massacre. Il était mort de rire ! Ensuite, il a... heu... arrangé ça.

     D'aaacooooord. Epargne-moi les détails je t'en prie, répondit Emilie en riant.

 

Plus tard lorsque Emilie raccrocha, elle fit la grimace en réalisant que Sandra lui manquait énormément. Le téléphone ne remplaçait pas une conversation en tête-à-tête autour d'un café. Sa famille aussi lui manquait. Elle décida de s'organiser quelques jours au pays parmi les siens puis s'endormit avec le sourire.

 

 

A la fin de la troisième semaine, Markus rentra pour le week-end. Sa famille lui manquait. C'était la première fois en vingt ans de mariage qu'Andrea et lui étaient séparés plus d'une semaine. En pensant à leurs retrouvailles, il savourait le petit grésillement inédit dans son ventre.

Lorsqu'il franchit la porte de sa maison, il respira à pleins poumons l'odeur de tarte fraîchement sortie du four, et aperçut Tom et le fils du voisin jouant au ping-pong sur la terrasse. Markus leur fit un signe.

     Salut Steffen.

     Bonjour Monsieur Kaiser.

Dès que Tom le vit, il vint vers lui pour lui faire une accolade, le baume salvateur par excellence pour n'importe quel père en manque d'amour. Dieu qu'il avait grandi ! Alors que son attitude était parfois encore infantile, Markus constata que le physique de son fils était plus proche de l'homme que de l'enfant.

Andrea était debout à côté des escaliers et les regardait, attendrie. Elle attendait.

     On se voit tout à l'heure Tom ?

     Ouais ça marche !

Puis Markus s'avança vers Andrea. Il passa la main dans les cheveux noirs vaguement bouclés, avant de l'embrasser doucement. C'était tellement agréable de discerner à nouveau cette légère accélération du rythme cardiaque au contact de l'autre, cette envie saisissante de faire l'amour immédiatement. Après une longue hibernation, le corps d'Andrea se réveillait. Son mari ne l'avait plus regardée ainsi depuis des années.

Il l'entraîna dans les escaliers. Ils rejoignirent leur chambre à coucher collés l'un à l'autre en s'embrassant encore et encore. Il lui fit l'amour avec l'ardeur d'un aveugle qui recouvre la vue.

Le week-end se passa merveilleusement bien.

 

Le dimanche soir, assis dans l'avion en direction de Berlin, il entendit un rire franc qui lui rappela celui de son premier jour de travail, celui qui avait réveillé le fantôme de Lola après des années d'oubli. Il était impressionnant qu'un simple rire puisse faire ressurgir autant de souvenirs.

Souvenirs qu'il voulait laisser au passé.

Il pensa au prochain week-end avec impatience, quand il rentrerait à nouveau pour se blottir dans les bras de sa femme. Elle lui manquait déjà. Il sourit et murmura paisiblement. " Tout ça c'est oublié. Pour toujours. Au revoir Lola. "
Zabelle - 26.02.2010 | 0 réactions | #link | rss

Chapitre 1 

 

8 ans plus tard


Juin 2000, en Suisse, à Lausanne.

Emilie posa son lourd sac de voyage dans un coin de la cuisine, puis vint s'attabler en face d'Eric en se frottant le trapèze à l'endroit où la lanière du sac lui avait meurtri la peau. Elle avait noué ses cheveux châtain clair en une queue-de-cheval haute, pour se donner un air déterminé. C'était un vendredi soir, il avait déjà attaqué la charcuterie et se coupait un morceau de pain. Il faisait encore chaud, l'été était caniculaire.

Elle prit une profonde inspiration pour calmer son pouls qui martelait ses tempes.

     Je pars.

Elle attendait la réaction d'Eric en serrant les dents.

     Tu passes le week-end chez tes parents ?

     Non, je pars. En Allemagne.

Et elle ajouta, afin que tout soit clair : 

     ... pour une période indéterminée.

Il leva le nez de son assiette pour voir si elle blaguait, mais elle affichait une mine triste et anxieuse. Il lâcha tout, se recula sur sa chaise et la regarda d'un oeil neuf. La gorge nouée, il demanda pourquoi. Il tombait de haut. Comme s'il ne l'avait pas vue venir, pensa-t-elle.

Elle lui répondit qu'on cherchait une francophone dans la maison-mère de son agence, à Berlin. Elle commençait mardi. Il fronça les sourcils et répéta son " pourquoi " en articulant de la même façon que s'il se trouvait en face d'une malentendante. Il ne comprenait pas. " Je vois ma vie avec toi, moi ! " avait-il prononcé toujours aussi distinctement. Assise à un mètre de lui, elle gardait les yeux rivés sur ses propres mains déchiquetant un bout de papier.

     Qu'est-ce que j'ai fait ?! Tu n'es pas heureuse avec moi ?

     On va dire que je ne suis pas malheureuse, mais...

Que pouvait-il faire de plus ? Elle n'avait qu'à le lui dire et il le ferait, pour que tout rentre dans l'ordre. Pourquoi partir si vite ? S'il avait un peu de temps, tout s'arrangerait, il en était sûr. Des multitudes de " pourquoi " s'emmêlaient dans sa tête. Tout s'écroulait autour de lui. Il se sentait pris dans des sables mouvants. On l'enterrait vivant.

Elle avait beau lui dire qu'elle avait déjà voulu rompre il y a quelques mois, il ne voulait rien entendre.

     Ce n'était qu'une mauvaise passe, la preuve, ensuite tout allait pour le mieux entre nous ! s'obstinait-il.

Il n'avait apparemment pas l'intention d'essayer de comprendre, ni de rendre les choses faciles. Emilie décida d'opter pour un ton dur, sans appel.

     Pour toi peut-être. Mais pour moi rien n'avait changé. Si je suis revenue vers toi, c'est parce que tu m'y as psychologiquement forcée ! Tu n'as pas cessé de me téléphoner en pleurant, de te plaindre vers mes amis et mes parents. Tu m'as même menacée de te jeter du haut d'un pont !

     Mais je t'aimais ! Et je t'aime encore cent fois plus aujourd'hui ! Emilie, ne me laisse pas !

Il vint s'agenouiller devant elle et enfouit son visage contre son ventre en la maintenant serrée contre lui. Elle avait prévu que ce serait difficile. Qu'il ne l'accepterait pas. Il préférait qu'elle reste avec lui par pitié, plutôt qu'elle ne le quitte. Comment pouvait-on tomber aussi bas par amour. Cet homme n'avait plus aucune dignité. Elle l'avait pourtant trouvé si beau le soir précédent, ses cheveux noirs fraîchement douchés surlignant ses yeux bleus azurs, braqués sur elle pendant qu'elle triait ses affaires... elle avait eu envie de lui. Mais maintenant, à le voir ainsi rampant sur le sol, le reste de respect qu'elle éprouvait pour lui disparut. Les larmes lui montèrent aux yeux ; elle était en train de briser un homme. À cause d'elle, il lui faudrait du temps pour aimer à nouveau, accorder sa confiance.

Eric releva la tête et lui adressa un regard humide empli de haine. Les extrémités de sa bouche semblaient lutter pour ne pas plonger, comme un enfant contrarié.

Il se leva brusquement, en rugissant et postillonnant sa colère.

     C'est dégueulasse ! Tu me fais espérer depuis quatre ans ! Tu m'as fait perdre mon temps !

Elle ne voulait pas entendre ça, assister à son auto-destruction, à l'anéantissement de leur histoire. Elle voulait garder les bons souvenirs. Elle alla enfiler sa veste. Elle ne se sentait pas bien, trop de pression.

     Je savais que ça se passerait mal. J'y vais.

     Non, attends ! Dis-moi au moins pourquoi ? Il doit bien y avoir une raison !

Il attendait qu'elle lui énumère une liste de reproches. Elle se contenta de dire ce qu'elle avait sur le coeur.

     Je cherche autre chose.

Il s'attendait à cette réponse. Il sortit de ses gonds et s'agita dans tous les sens.

     Autre chose ? Ça veut dire quoi, " autre chose " ? Bon sang, tu ne sais même pas toi-même ce que tu cherches ! Je pensais que ça t'avait passé ! Tu regardes trop de films, arrête de vivre dans un roman ! J'ai toujours su que tu attendais quelque chose que je ne pouvais pas te donner.

Il ne voulait donc pas comprendre ! Combien de fois avait-elle essayé de pimenter leur relation, de faire des trucs qui sortent de l'ordinaire, sans qu'il ait daigné jouer le jeu. Elle avait voulu être inventive, romantique, elle voulait que leur relation soit exceptionnelle, elle voulait partager une complicité, pouvoir spontanément partir à Paris juste pour le plaisir de se réveiller un dimanche matin en face de la tour Eiffel. Elle voulait de la passion ! Si ce n'était pas à vingt-cinq ans que l'on faisait ce genre de choses alors quand ? Elle était maintenant persuadée de prendre la bonne décision.

Eric la sentait déjà ailleurs, dans sa nouvelle vie où il n'avait plus sa place. Sa colère céda à la panique.

     Tu devais me le dire ! Je peux changer !

Elle soupira et adopta un ton doux de compassion.

     Tu ne peux pas changer. Ce jeu ne devrait pas être un effort. Cela devrait être une conviction que tu partages également. Quelque chose que tu as au fond de toi.

     Mais... qu'est-ce que je vais faire sans toi ? Je veux t'épouser, avoir des enfants avec toi, je veux passer ma vie avec toi...

Elle prit son sac et partit.

 

Ce ne fut qu'une fois assise dans le silence de sa voiture, qu'elle réalisa ce qu'elle venait de faire. En moins d'une heure, elle avait rayé trois ans et demi de sa vie. Elle se retrouvait avec les mêmes espoirs qu'à ses 20 ans, mais avec quelques désillusions en plus. Un découragement et une tristesse intense l'envahirent et déclenchèrent un sanglot incontrôlable.

Puis elle se calma et se sentit légère, libérée d'un grand poids. Les yeux rougis, triste mais apaisé, elle prit la route pour se rendre chez son amie Sandra.

 

Un thé à la main, les deux amies étaient assises sur un canapé moelleux. L'ameublement et la décoration respiraient le moderne et le feng-shui. Quelques objets improbables ramenés de lointains horizons ornaient les étagères. La tignasse dorée très frisée de l'hôtesse évoquait à Emilie une fée de son enfance. Mais vu que le tailleur strict était sa tenue quotidienne en lieu et place de la robe bouffante, la comparaison s'arrêtait là. Sandra entra dans le vif du sujet sans détour.

     J'ai toujours pensé que tu n'étais avec lui que par habitude.

     Tu exagères, il a partagé ma vie pendant trois ans et demi tout de même !

     Oui mais tu n'étais pas très convaincante.

     Pourtant j'ai vraiment essayé.

     Tu te rappelles dans quelle circonstance tu as commencé à sortir avec lui ? Tu voulais te fixer, et quand tu as fait sa connaissance, tu m'as dis " il correspond aux critères d'une relation stable ".

     J'ai dit ça ???

Sandra rit de l'expression effarée de son amie.

     Oui. Très romantique, n'est-ce pas ?

     Tu as raison, j'ai appris à l'aimer en sortant avec lui. Je l'ai introduit dans ma vie le plus vite possible. Un mois après notre rencontre, ma famille et tous mes amis le connaissaient.

     ...et tu as tout de suite emménagé chez lui.

     C'est vrai. Mais ça aurait pu marcher. C'était un coup de poker.

Emilie et Sandra se regardèrent pensives, l'une se projetant quelques années en arrière, l'autre dans son histoire actuelle.

     Mais quatre ans pour réaliser que mon couple ne tient pas la route, c'est un peu long. Je ne voulais pas me remettre en question parce que je voulais que tout reste simple. Sans complications.

     ... alors que plus on attend et plus il y a de dégâts.

Emi soupira, désolée pour Eric. Il s'en remettra...

     Pourtant, il y a deux ans déjà, tu m'avais dit avoir l'impression de vivre un leurre, comme dans une mise en scène. Tu n'avais pas l'air malheureuse, mais tu paraissais résignée.

Elle sourit tristement.

     Je me souviens de cette conversation. Elle m'avait fait réfléchir deux-trois jours puis j'ai continué ma petite vie sans rien changer. Je n'avais pas envie de me retrouver toute seule. Résignée, c'est le mot. J'étais résignée. À 23 ans.

Avec Eric, elle remettait perpétuellement leur relation en question. Elle n'avait jamais ressenti la plénitude de quelqu'un qui est arrivé à bon port, qui a trouvé son petit coin de paradis. En trois ans, elle n'avait cessé de se demander si c'était bien lui, si leur relation ne pouvait pas être plus intense, si elle l'aimait vraiment, si, si et si. Des questions sans réponses, qui la laissaient frustrée et déboussolée. Il lui semblait que lorsqu'elle aurait trouvé l'homme de sa vie, elle ne se poserait plus toutes ces questions. Elle serait heureuse, tout simplement.

 

Emilie réalisa qu'elle allait être encore plus seule en Allemagne, loin de ses proches, de ses amis et de ses repères. La panique gonfla en elle, jusqu'à ce qu'elle se rappela que c'était justement ce qu'elle recherchait : fréquenter d'autres gens, découvrir une autre culture, une autre ville. On presse " reset " et on recommence.

     Tu trouveras peut-être ton âme soeur chez les Allemands !

Emilie scruta le regard de son amie pour déceler l'ironie, cependant elle ne vit qu'un regard affectueux et bienveillant. Sandra comprit qu'elle venait de réveiller un sujet délicat.

     Tu n'as toujours pas oublié, hein ?

Emilie ne répondit rien. Ses joues s'empourprèrent, mais Sandra ne lâcha pas le morceau.

     Tu ne vas certainement pas aimer ce que je vais te demander, mais ne crois-tu pas que tu idéalises ce futur partenaire ? En rapport à... tu vois qui.

Cela faisait des années qu'elles n'avaient plus abordé le sujet. Implicitement, c'était devenu un tabou.

Bien sûr qu'Emilie y pensait encore. D'autant plus à l'aube de sa liberté retrouvée, elle voulait éprouver à nouveau LA flamme. Plus que jamais.

Devant l'embarras silencieux d'Emilie, Sandra finit par changer de sujet.

     Tu me manqueras. Heureusement qu'il y a le téléphone. On s'appellera souvent n'est-ce pas ?

 

Trois jours plus tard, après avoir passé le week-end chez Sandra et dit au revoir à sa famille, Emilie retourna à l'appartement. En examinant les meubles en contre-plaqué noir, la décoration stérile et l'absence de photos, elle réalisa qu'elle n'y avait pas apporté un brin d'elle-même. Certainement qu'un psychologue l'interpréterait comme un signe flagrant de fuite d'engagement.

Au fond d'une armoire, elle découvrit un carton poussiéreux scellé par un vieux sparadrap jauni, qu'elle se rappela avoir apporté lors de son emménagement avec Eric. Il se trouvait déjà dans le fond de l'armoire de son ancienne chambre à coucher chez ses parents. Il y avait six ou sept ans qu'elle l'avait fermé avec rage pour ne plus jamais l'ouvrir.

La boîte sous le bras, un sac d'habit dans la main, elle se détourna pour contempler une dernière fois cet appartement où elle avait vécu trois années sans laisser aucune trace.

 

Satanés bouchons. Déjà qu'il y avait dix heures de route, le trajet n'allait pas être une partie de plaisir. Accoudée à la fenêtre, Emilie se demandait ce qui lui avait pris d'accepter cette offre. Ce qu'elle n'avait dit à personne, c'était qu'on lui offrait le même genre d'opportunité à Zurich, et de surcroît, mieux payée. Elle avait eu le choix, mais elle n'avait pas hésité : elle était attirée par l'Allemagne.

Même si autrefois elle s'était juré de ne jamais y retourner.

Quelques phrases d'Eric et Sandra lui revinrent à l'esprit. " Tu ne sais même pas toi-même ce que tu cherches. " " Ne crois-tu pas que tu idéalises ce que tu as vécu ? ". Peut-être qu'ils avaient raison, peut-être qu'elle se faisait des illusions et gâchait sa vie à ne pas se contenter de ce qu'elle avait. Mais au moins elle aurait cherché. Elle avait confiance en la vie et elle était certaine d'une chose : à 25 ans, elle était trop jeune pour " se contenter de ce qu'elle avait ".

 

Elle arriva à Berlin tard dans la nuit pour découvrir avec enchantement son nouvel appartement déniché par une agence, un deux pièces et demi spacieux. La lueur de la lune pénétrait par les larges fenêtres pour se refléter sur le parquet clair et les murs fraîchement repeints. Il n'y avait que quelques meubles et le strict nécessaire, c'était tout ce dont elle avait besoin pour un nouveau départ.

 

Au petit matin, Emilie fut réveillée par le camion à ordures qui vidait bruyamment les containers devant l'immeuble. Good morning Berlin ! salua-t-elle à la manière de Robin Williams.

Pendant que la baignoire se remplissait d'une eau chaude et fumante aux senteurs d'abricot, elle s'aspergea le visage pour se réveiller, puis considéra son reflet.

Seule. Je suis seule. Sans amoureux, sans amis et sans famille dans une ville d'un million d'habitants. C'était un sentiment libérateur et angoissant à la fois.

Elle consacra la matinée à ranger ses affaires, puis elle fit un grand tour avec un bus " sightseeing " pour faire connaissance avec sa nouvelle ville. Les terrasses étaient bondées, il faisait chaud, l'été était encore plus assommant en ville. Elle prit beaucoup de plaisir à errer sans but, à visiter tout et n'importe quoi au gré du hasard, à son rythme.

Au cours de la journée, elle reçut un appel de son supérieur hiérarchique, qui lui souhaita la bienvenue. Il avait une voix grave, un peu rauque, et il fit quelques remarques qui laissaient supposer qu'il avait un certain sens de l'humour. Son niveau d'allemand ayant grand besoin d'être raffraichi, elle ne comprit pas un traître mot. Elle se borna à rire poliment pendant que lui s'esclaffait à l'autre bout du fil.

 

 

3 mois plus tard, septembre 2000

Dans le quartier de Friedrichshain, les lampadaires sentencieux diffusaient une lumière douce sur les pavés réguliers. Un soupir tiède entraînait les feuilles virevoltantes vers le ciel, puis se faufilait à travers les coiffures des platanes, les faisant bruisser à la manière de minuscules grelots. Dans une rue voisine, un ronronnement de vélomoteur faiblissant révélait un semblant de vie humaine puis le carillon d'un clocher lointain résonna succinctement en écho.

Une silhouette aux courbes harmonieuses se dessina derrière une fenêtre éclairée. Elle traversa la pièce puis l'appartement redevint sombre.

 

Emilie sortit un yoghourt du réfrigérateur, puis s'appuya contre une armoire pour se laisser glisser sur le sol. Recroquevillée entre ses genoux, elle décolla précautionneusement le couvercle en alu, précipita sa cuillère dans l'onctueux contenu et la conduisit jusqu'à sa bouche. À cet instant, une scène vieille de deux ans lui revint en mémoire.

 

Elle se revit dans l'appartement d'Eric. Lorsqu'elle était prise d'insomnie, elle se réfugiait dans la cuisine pour ne pas le réveiller. Machinalement elle ouvrait le frigidaire et prenait un yoghourt sans réfléchir si elle en avait vraiment envie. Assise par terre, elle observait par la fenêtre l'immeuble opposé, dont les immenses baies vitrées reflétaient la lune et les étoiles à la manière d'un miroir. Le ciel se trouvait alors non pas au-dessus d'elle, mais en face d'elle, telle une incommensurable et splendide toile lumineuse. Elle restait souvent des heures à contempler ce tableau peu ordinaire jusqu'à ce que ses paupières daignent montrer un signe de faiblesse.

Cette nuit-là, elle ne portait qu'une chemise ample qui la couvrait jusqu'aux genoux et elle sentait le carrelage froid sous ses fesses. Elle savourait la mixture rafraîchissante, lorsque Eric apparut à l'embrasure de la porte, ses yeux verts la dévorant en silence. De petites flammes dansaient au milieu de ses pupilles et dégageaient une lueur particulière. Les bras croisés, il la regardait si intensément qu'elle en eut des frissons. Avec ses cheveux noirs en bataille et son air sérieux, elle ne l'avait jamais trouvé aussi beau. Elle le redécouvrait. Elle portait chaque cuillère à sa bouche d'un geste lent, effectué avec une précision infinie, comme si le moindre dérapage, aurait rompu la magie qui s'était installée à ce moment-là. La pièce n'était éclairée que par la faible lumière des étoiles reflétées et la seule perturbation sonore était le ronronnement du réfrigérateur. Après la dernière cuillère, elle se leva et posa l'emballage sur l'évier sans détacher son regard du sien. Il s'approcha d'elle, lui effleura la joue, puis glissa sa main dans ses cheveux pour l'attirer vers lui et l'embrasser.

Ce qu'elle ressentit à ce moment-là fut aussi fort que s'il la touchait pour la première fois, bien qu'ils étaient ensemble depuis plus de deux ans. Elle n'avait jamais éprouvé la sensation de cette nuit-là et ce fut la dernière fois.

Puis un jour, il fit une allusion sur leur avenir et elle réalisa, qu'elle ne l'imaginait pas avec lui. Elle voulait quelqu'un pour qui elle cultiverait une réelle fougue et réciproquement. Elle savait que c'était possible, elle savait combien les sentiments pouvaient être intenses, obnubilants, vivifiants. En allemand, " la passion " se disait " die Leidenschaft " et le verbe " leiden " se traduisait littéralement par " souffrance ". Je préfère aimer intensément et souffrir plutôt que de crapahuter en sécurité dans un couple dans lequel les émotions ne décollent pas du sol.

 

Emilie soupira au souvenir de cette nuit mémorable en terminant son gracile festin, puis se réfugia dans la volupté lactescente de ses draps.

Elle allait sombrer, lorsque brusquement elle se redressa : elle venait de se rappeler qu'elle n'avait toujours pas ouvert le carton récupéré chez Eric. Elle l'avait complètement oublié. Enchantée, elle se précipita dans son armoire, dénicha le trésor, et l'ouvrit. Elle y trouva ses livres de grammaire allemande datant du lycée, des livres également dans la langue de Goethe, des photos de copines, des cahiers de notes et un foulard.

Elle prit le bout de tissu et le huma en fermant les yeux. Elle se remémora la chaleur d'un dos contre sa poitrine, le chatouillement du foulard qui s'échappait du blouson de cuir, le vrombissement d'un moteur et la bise s'engouffrant dans sa visière.

Sur un des cahiers, une écriture d'adolescente titrait :

Journal de Lola.

Émue, elle resta quelques secondes paralysée devant ces quatre lettres "Lola". Il y'a si longtemps qu'elle ne fait plus partie de ma vie. L'idée l'effleura qu'après toutes ces années, elle pourrait se réconcilier avec elle, mais rien que d'y penser, toutes les émotions d'antan remontaient à la surface. ... si longtemps...

Bien calée dans son coussin, elle ouvrit à la première page.


" Journal de Lola

Juillet 1992 "

Le coeur d'Emilie palpita. Huit ans. Cela faisait déjà huit ans.

" 3 jours que je suis là. 

 La famille est super. Mais ils sont tous géants ! La maman est une belle femme beaucoup plus grande que moi, elle a les cheveux mi-longs noirs légèrement ondulés. Elle rit souvent et discute volontiers de tout et de rien d'une voix forte. Le papa a une stature impressionnante qui contraste avec son regard marron profond et doux. Il est sympa, blagueur, mais il m'intimide un peu. Ils veulent que je les tutoie.

Les enfants ont les trois une corpulence de futurs mannequins, les filles sont aussi grandes que moi alors qu'elles ont à peine 12 et 10 ans et le petit dernier est mignon à croquer. Ils sont gentils avec moi, je crois que je serai bien ici. La grande m'a déjà un peu prise comme modèle. Elle se fait les mêmes coupes de cheveux que moi, c'est marrant. "

Emilie sourit.

" 2 semaines que je suis là.

 Ce matin je suis allée faire les courses avec la maman. Elle est cool, mais elle parle vite et la plupart du temps, j'ai du mal à comprendre tout ce qu'elle me raconte. À table, son mari sourit parce qu'il remarque bien que je ne capte pas la moitié de ce qu'elle me raconte. Lui se donne plus de peine quand il m'adresse la parole. Il parle plus lentement et est attentif à ma réaction pour détecter si je comprends ce qu'il dit. Il me raconte un peu l'histoire du pays, mais surtout on parle musique. Il faisait partie d'une bande de rock autrefois ! C'est trop cool ! Il me conseille des CD et me fait découvrir des groupes. Il m'a aussi prêté des films cultes qui font partie de la culture allemande.

Côté activités, nous allons presque tous les jours à la piscine. Il fait très chaud, alors il n'y a pas beaucoup d'autres alternatives. Cet après-midi, toute la famille y était au grand complet, c'est-à-dire que le papa est aussi venu. À un moment donné, les enfants et moi, nous avons joué dans le bassin avec des matelas, mais après vingt minutes j'en avais déjà marre, j'avais plutôt envie d'aller me bronzer tranquille sur mon linge. Quand le papa est arrivé dans l'eau, j'ai pu m'éclipser. Lorsqu'il est revenu vers les linges, il m'a regardée furtivement de pieds en cap. J'avais les yeux mi-clos, j'ai bien vu qu'il était un peu surpris de voir mon corps. Je ne suis pas vraiment une femme, mais c'est vrai que ces derniers mois j'ai pris de la poitrine et des hanches, je n'arrive plus à enfiler mes jeans ! Ça m'a fait rougir de percevoir ce genre de regard de sa part. Jusque-là je le voyais comme un papa, un vieux quoi. Mais en fait il n'est pas si vieux que ça, il n'a que 32 ans... et je peux même dire qu'il est bien conservé !

Sinon, à part ça, à la piscine, depuis quelques jours il y a un garçon qui me regarde tout le temps. Il doit avoir environ 18 ans, il est pas mal : un peu plus grand que moi, blond et un corps fin, mais musclé. Il est toujours avec un groupe et je crois qu'une fille est sa copine. Andrea m'a dit qu'ils étaient des jeunes du village...

Emilie ferma le cahier.

Elle répéta : huit ans, déjà...

Elle décida de le lire petit à petit, à l'instar d'une perfusion qui réintroduit goutte-à-goutte ses souvenirs dans sa mémoire.

Cette nuit-là, elle fit un rêve particulier. Elle vit une jeune fille étendue sur une couverture au milieu d'un pré. Le soleil allait disparaître d'un instant à l'autre derrière une colline, une douce brise chatouillait son visage. Un homme était allongé à côté d'elle. Autour d'eux, il n'y avait qu'une interminable étendue de verdure, avec en musique de fond, le grésillement berçant des hautes herbes frôlées par le vent.

L'homme, les yeux brillants et la respiration retenue, caressait du bout des doigts la main et l'avant-bras de la jeune fille. Ce centimètre carré de peau qui la touchait tout en se refusant à franchir la hauteur de son coude, dégageait par sa pudeur quelque chose d'extrêmement érotique.

Lorsqu'elle se pencha vers lui pour l'embrasser, elle se réveilla dans son lit berlinois, affolée, baignant dans sa sueur. Mais qu'est-ce qu'il m'arrive ?

Soudain elle se sentit très seule dans son grand lit. Elle murmura quelques mots...

Il est revenu...

 

 

Au sud de l'Allemagne, dans la petite ville d'Offenburg, un couple se disait au revoir.

Aussi fort qu'il pouvait, Markus serra Andrea dans ses bras.

     Je pourrai rentrer un week-end sur deux, ce n'est que pour quelques mois.

     Oui je sais. Ne te fais pas de souci, je survivrai, répondit-elle une larme à l'oeil. C'est que ça fait longtemps que nous ne nous sommes plus séparés. Toutes ces nuits à venir sans toi...

Reste vers moi je ne veux pas que tu me quittes, pensait Andrea, mais elle se devait d'être une femme compréhensive. Son mari avait remporté le premier prix d'un concours d'urbanisme dont l'objet était le réaménagement d'un terrain abandonné dans Berlin-Est. Pendant quelques mois, il dirigera une équipe pour organiser et réaliser son propre projet. C'était une consécration dans sa carrière. Son nom sera associé à jamais au renouveau de la capitale

     Berlin ! Tu t'imagines ? C'est complètement dingue !

Il y avait bien longtemps qu'elle ne l'avait pas vu enthousiaste à ce point. Depuis qu'il avait appris la nouvelle, il rayonnait de bonheur et redoublait d'attention auprès de sa femme, ce qui rendait la séparation encore plus difficile. Pourtant, elle devait être contente : son mari était un homme qui réussissait. Et six mois ce n'était rien dans une vie, n'est-ce pas ? Surtout après vingt ans de mariage, ils en avaient vu d'autres...

 

Quand Markus monta dans le train, Tom ne pleurait pas. À 13 ans, il voulait montrer à son père qu'il était un homme. Papa lui avait confié maman et ses deux soeurs : c'était lui l'homme de la maison pour quelques mois.

Le train quitta la gare et après quelques kilomètres de paysage, le voile de tristesse qui embuait les yeux de Markus disparut et une bouffée de liberté allégea son âme.

 

Huit heures plus tard, il arriva à Berlin. Il devait d'abord trouver l'hôtel que lui avait réservé l'entreprise Sephora AG. Il était heureux d'être là, dans une ville qu'il appréciait beaucoup. Elle lui rappelait ses années estudiantines, lorsqu'il partait y faire la fête des week-ends entiers avec ses amis. Ils avaient 20 ans, on était en 1980 et le mur était encore debout. C'était une autre époque qui paraissait si lointaine. Et maintenant je suis un vieux con de 40 ans, pensa-t-il en souriant.

Il avait hâte d'être à son nouveau lieu de travail, de faire de nouvelles connaissances. Cela faisait quinze ans qu'il était dans la même entreprise et il avait un urgent besoin de changement.

Naturellement, il aurait préféré que cela se passe plus près de chez lui, qu'il puisse rentrer tous les week-ends. Ses enfants allaient terriblement lui manquer. Surtout le petit Tom, avec qui il avait une relation toute particulière. À 18 et 20 ans, ses deux filles étaient déjà de jeunes adultes et cultivaient l'art de l'indépendance. Sybie vivait en couple dans son propre appartement et Eloée étudiait à Baden-Baden toute la semaine. En revanche, Tom venait à peine de franchir le seuil de l'adolescence. À 13 ans, il avait déjà la grandeur d'un homme, mais révélait encore toute sa fragilité. Il avait l'air un peu gauche, mal à l'aise dans ce nouveau corps qui évoluait plus vite que son mental.

" Papa, ne me laisse pas avec toutes ces femmes ! ", avait-il supplié avant de se ressaisir et d'assurer qu'il assumerait pleinement son nouveau rôle.

     Ces quelques mois ne sont qu'un battement de cils par rapport à la durée d'une vie.

Markus voulait rassurer sa petite famille, mais en prononçant ces mots, il ne put s'empêcher de penser qu'en trois mois sa vie avait déjà basculé une fois.

Allez, à quoi bon remuer le passé. Maintenant, seul importait le présent. C'était une chance qui s'offrait à lui, une parenthèse. Un nouvel horizon, un nouveau style de vie pour une courte période, juste assez pour qu'il prenne conscience de la valeur de sa vie actuelle.

Bref, tout allait pour le mieux.

 

Entreprise Sephora, Berlin

La véhémence des rayons du soleil était décuplée par les larges velux. Les employés semblaient travailler au ralenti, souffrant de la chaleur inhabituelle pour un mois de septembre. La climatisation était hors service, le responsable n'ayant pas jugé nécessaire de la faire réparer avant l'année prochaine, vu le mois précédent exécrable. Tous étaient apathiques, enfoncés dans leur chaise, écrasés par la masse d'air irrespirable. Ils tapotaient de temps à autre sur leur clavier, n'attendant visiblement que la fin de la journée pour se réfugier dans leur frais foyer.

Markus Kaiser parcourait d'un pas pressé la grande salle, zigzaguant entre les bureaux sans vraiment savoir où il allait. La sueur ruisselait désagréablement sous sa chemise et sa cravate l'étouffait. Une odeur ambiante de transpiration lui soulevait le coeur. Il s'apprêtait à se plaindre, lorsqu'il aperçut un homme obèse qui s'essuyait le front, baignant littéralement dans son costard auréolé de toutes parts. Il paraissait subir le martyr, tel un Saint-Bernard sous les tropiques.

Cela faisait désormais vingt minutes qu'il errait dans un dédale de bureaux. En franchissant une nouvelle porte et en y découvrant à nouveau une salle immense, identique aux deux autres qu'il venait de traverser, il dut se rendre à l'évidence qu'il était perdu. Découragé, il se résigna à demander de l'aide. Son attention fut attirée par un monologue en italien à quelques mètres de lui. Assise à son bureau, une belle femme au teint mat et à la chevelure sombre faisait de grands gestes démonstratifs, prise dans une conversation téléphonique apparemment animée. Soudain, elle sentit le regard de Markus peser sur elle et leva les yeux. Markus fit un petit geste de la main et attendit qu'elle mette fin à sa discussion. Elle saisit quelques dossiers et s'approcha sans se presser. Elle portait une jupe rouge cachant à peine ses genoux et un chemisier blanc cintré d'une large ceinture. Elle ne paraissait nullement affectée par la canicule. Sa longue crinière lisse relevée en une queue-de-cheval haute balançait au rythme de sa marche. Il avait rarement vu une aussi belle femme. Arrivée à la hauteur de Markus, une onde légère et fruitée vint lui chatouiller les narines telle une bouffée d'air frais.

     Vous cherchez quelqu'un ?

Un délicieux accent italien enjolivait ses phrases et de discrètes ridules encadraient son sourire et striaient le coin de ses yeux. Il estima qu'elle naviguait quelque part dans la quarantaine, comme lui, mais elle les portait bien mieux, indéniablement.

     Volontiers, je ne trouve pas le bureau de M. Walser, le responsable des projets. Savez-vous où se trouve le secteur " urbanisme " ?

     Le bureau de Werner Walser se trouve dans l'autre aile du bâtiment, complètement à l'opposé. Ici vous êtes dans le département " relation clients ".

Les yeux bruns chaleureux de Markus plurent immédiatement à Francesca. Elle lui trouva beaucoup de charme avec ses airs de petit garçon perdu. Elle sourit, une étincelle surgit.

     Ah ! J'aurais pu encore chercher longtemps, dit-il en se grattant machinalement derrière la tête. C'est un vrai labyrinthe ici.

Elle eut un petit rire décontracté qui dévoila un diamant minuscule incrusté dans une incisive. À cet instant, il lui trouva un charme fou.

     Je vous accompagne, je dois justement m'y rendre. Je suis Francesca Cataleno. Enchanté.

     Markus Kaiser. De même.

Sa poigne ferme surprit Markus. Cette femme savait ce qu'elle voulait et ne se laissait pas marcher sur les pieds.

Après un parcours complexe, ils entrèrent dans un couloir à l'allure de galerie d'art, avec ses encadrés de diplômes et de prix de reconnaissance de toutes sortes.

De nombreuses entrées de bureaux contigus se succédaient. Leur porte ouverte dévoilait des murs bariolés d'affiches d'architecture de tailles diverses. La femme au diamant marchait d'un pas vif devant lui. Il admirait la perfection de sa silhouette, l'ondulation sensuelle de son bassin, puis réalisant qu'il la fixait avec insistance, il se ressaisit en s'efforçant de se concentrer sur son environnement, mais son attention revenait de manière incontrôlable à ce corps diabolique. Il entendait le frottement soyeux de ses cuisses, ses yeux ne se détachaient plus de ses hanches gracieuses. La chaleur se faisait plus oppressante que jamais et pourtant il tressaillit lorsqu'une goutte dévala le long de son dos. Une veine douloureuse dansait dans ses tempes au rythme de son pouls. Markus n'eut pas le temps de comprendre ce qu'il lui arrivait, lorsqu'un claquement de porte attira son attention, suivi d'un éclat de rire.

Ce fut comme un éclair qui le foudroya en plein coeur. Un sentiment de panique l'immobilisa et il fixa la porte intensément, attendant que son auteur surgisse dans la salle.

Un souvenir reflua et plongea Markus dans son passé. Il vit une jeune fille assise en tailleur sur un fauteuil, riant à gorge déployée.

     Est-ce que tout va bien ? demanda une voix inquiète.

     Oui... J'ai cru connaître ce rire, mais c'est impossible.

Personne ne franchit la porte. Il fut troublé qu'un tel souvenir lui revienne après si longtemps. D'autre part, il s'étonna d'être parvenu à ne plus y penser du tout. Tout ce travail avait donc servi à quelque chose. Enfin... jusqu'à aujourd'hui.

Je l'ai entendue ou était-ce une hallucination ? C'est ridicule. Et impossible !

Machinalement, il sortit un mouchoir qu'il appliqua sur son front. En un éclair, sa vision se troubla et il vit ses propres mains se poser sur les hanches rouges, descendre le long des cuisses fuselées. Effrayé, il secoua la tête et sa vision s'éclaircit, le chemisier blanc oscillait toujours à quelques mètres de lui, une chute brune se balançant perpétuellement d'une épaule à l'autre, tel le pendule d'une horloge.

Il marcha quelques pas jusqu'à ce qu'une bouffée de chaleur le submerge à nouveau. Il se vit approcher de la silhouette et plaquer ses reins contre la jupe rouge, plonger son visage dans la chevelure et sentir une odeur qu'il connaissait. Il s'imagina glisser une main sous le chemisier jusqu'à un sein, passer son autre main sous la jupe et agripper le haut de sa cuisse.

Soudain, l'image du corps de la jeune fille se superposa à celle de Francesca, et ce n'était plus son guide qu'il touchait, mais Elle. Elle était revenue. Elle avait repris place dans la tête de Markus comme si Elle ne l'avait jamais quitté.

Un flux incandescent l'envahit, galopant le long de ses reins puis de son dos, jusqu'au sommet de son crâne. Son coeur s'accéléra, il transpirait, il étouffait. Il saisit sa cravate et en desserra le noeud, mais il avait beau élargir son col, déboutonner sa chemise, l'air lui brûlait les poumons. Il secoua la tête, le regard noyé par la transpiration, il percevait l'ombre blanche et rouge au rythme imperturbable, ondoyer devant lui, tandis que l'odeur familière persistait dans ses narines. Il eut un étourdissement et dut s'appuyer sur un bureau.

     Vous ne vous sentez pas bien ? s'inquiéta Francesca.

     Pas vraiment à vrai dire. Ça fait un moment que je n'ai rien bu. Tu deviens complètement dingue mon pauvre ! Allez, ressaisis-toi !

     Asseyez-vous là, je vais vous chercher de l'eau.

Francesca revint avec une bouteille.

     Il est vrai qu'il fait beaucoup trop chaud chez nous. Nous avons quelques problèmes de climatisation.

Entre deux gorgées, Markus se frottait les yeux.

     Ça n'a pas l'air de vous affecter pour autant, dit-il.

Elle rit.

     Je suis italienne. J'adore la chaleur ! Ce mois d'octobre est une bénédiction pour moi.

Quelques minutes plus tard, le liquide salvateur lui avait remis les idées en place.

 

Ils arrivèrent dans l'autre aile du bâtiment. Ils pénétrèrent alors dans une salle plus grande que les autres, occupée par plusieurs larges tables aménagées d'un ordinateur qui faisaient office de bureau et de table à dessin.

     Ici nous nous occupons essentiellement de nos deux plus gros clients.

Elle se dirigea au fond de la salle vers un bureau plus luxueux que les simples plateaux que Markus avait vus jusqu'à maintenant. Là, un homme grisonnant occupait un fauteuil moelleux et lisait un journal, ses sourcils foisonnants plissées. Il ne les vit même pas arriver.

     Werner, il y a quelqu'un pour toi.

Lorsqu'il vit la belle italienne, son regard s'illumina et il se redressa machinalement sur son siège.

     Ah Francesca, quelle belle surprise !

Il avait une voix rauque et chaude qui contrastait avec son apparence de petit homme sec. Il aurait pu être présentateur radio. Ce qui prouvait que toutes les auditrices qui fantasmaient sur les voix sensuelles, pourraient avoir bien des surprises...

     Voici monsieur Kaiser, dit elle en montrant Markus.

     Bonjour monsieur Walser, je suis l'heureux gagnant de votre concours, je vous ai téléphoné la semaine passée.

     Ah oui ! Votre projet nous a vraiment tapés dans l'oeil. Vous avez décroché la première place haut la main ! Asseyez-vous ! Je vous en prie.

     Vous me flattez, bégaya Markus embarrassé, mais très fier.

Francesca le détailla discrètement de la tête aux pieds, comme s'il apparaissait soudainement digne d'intérêt. Elle remarqua ses épaules carrées, sa veste usée, ses mains puissantes et son alliance. Elle plongea ses yeux dans les siens pour sonder son âme, puis s'éloigna d'un pas chaloupé sous le regard rêveur des deux hommes.

 

Le vent secouait bruyamment les stores. L'air tiède pénétrait à grandes rafales dans la petite chambre d'hôtel. Sephora réglait toutes ses dépenses, de ce fait Markus aurait pu emménager dans une chambre plus luxueuse. Mais ce n'était pas dans la mentalité du personnage. Il avait préféré un modeste petit hôtel par égard envers sa famille. Cela lui donnait un peu moins l'impression de l'abandonner. Il ne voulait surtout pas que quelqu'un s'imagine qu'il était mieux ici qu'à la maison.

Étendu sur son lit, c'est à eux qu'il pensait. À Sybie et Eloée, ses deux aînées devenues des femmes séduisantes, et à "petit Tom", qui gardait son sobriquet bien qu'il atteignait un mètre septante. Puis il pensa à Andrea qui était à ses côtés depuis vingt ans et qui avait déjà eu beaucoup de patience avec lui. Oui, vraiment beaucoup de patience...

Depuis cet après-midi, Markus se sentait oppressé. Une hallucination l'obnubilait, à la manière de flashs persistants provenant d'une bande rayée. La jeune fille était là, riant et penchant la tête de côté, ses cheveux fins châtain clair balayant ses épaules nues. Elle avait une telle joie de vivre qu'elle était devenue son oxygène à lui. Un seul sourire d'elle le guérissait des maux de ses journées pénibles, apaisait son stress et son angoisse.

Il se souvint également l'envie d'elle qui le saisissait lorsqu'elle était si naturellement gaie et insouciante. Autrefois, Markus s'enfermait dans sa salle de bain pour se ressaisir. Transpirant, il monologuait avec son reflet pour dompter sa conscience. Et merde. Qu'est ce qui m'arrive ? C'est une gamine ! Ne la regarde plus, c'est du délire. Ne la regarde plus, ne la regarde plus...

Aujourd'hui, il craignait surtout de retourner au point de départ ; jusqu'à ce degré d'obsession qui se manifestait carrément physiquement. C'était si effrayant de sentir perdre le contrôle de son propre corps, de trembler comme un alcoolique en manque, de suer à outrance, de sentir son pouls devenir fou. Pourtant il savait que c'était déjà trop tard, il en avait fait les frais quelques heures auparavant. Son corps lui avait signalé qu'il n'avait rien oublié. Que ni les multiples séances de canapé à parler avec un inconnu, ni les tubes d'antidépresseurs ingurgités, ni les huit années écoulées, n'avaient effacé les trois mois de l'été 1992. Rien.

Ce fut un été de trop.

Alors comment contrôler un cerveau qui s'emballe, qui est soudain envahi par les souvenirs ?

     Lola..., prononça Markus dans un soupir suppliant.

Il devait se rendre à l'évidence : c'était inutile de lutter. Il savait que maintenant qu'elle avait réapparu dans son quotidien, il se rendrait malade à essayer de l'oublier.

Alors il ne résista plus.

Et les souvenirs affluèrent.

D'abord embués, voilés par un dernier film protecteur, puis plus nets.

 

Il se vit dans son garage, du cambouis plein les mains, contrôlant des pièces de sa moto, une Yamaha 6oo R6 bleu roi qu'il choyait depuis l'âge de vingt-cinq ans. Leur Monospace arriva sur le chemin de graviers et vint se parquer devant la maison. Les enfants en sortirent en trombe : Sybie et Eloée, dix et douze ans à l'époque, se chamaillaient, et le petit Tom courait dans tous les sens avec un bateau dans la main. Andrea descendit à son tour en claquant la porte, puis haussa la voix afin que les filles cessent de se disputer, tout en priant Tom d'enlever ses chaussures avant d'entrer dans la maison.

Au milieu de cette cacophonie, Lola glissa en dehors de l'habitacle, élégante et silencieuse. Elle ferma la porte doucement, puis lissa des mains sa jupe froissée par le voyage. Tandis que la petite famille turbulente disparaissait dans la maison, la jeune fille restait debout à côté de la voiture. Markus l'observait caché derrière son engin, pendant qu'elle rassemblait ses mèches folles en une sage queue-de-cheval. Lorsqu'elle eut terminé, elle leva les yeux dans sa direction et arbora un grand sourire.

     Salut Markus !

     Salut Lola.

     Qu'est-ce qu'il s'est passé ? T'as des problèmes avec " ton moto " ?

Son allemand hésitant le faisait sourire. Elle vint s'asseoir sur un muret à l'entrée du garage. Il lui répondit en la corrigeant.

     Non, mais ELLE avait besoin d'un nettoyage.

Elle paraissait intéressée.

     Et tu LA conduis souvent ?

Il éclata de rire. Elle apprenait vite.

     Aussi souvent que je peux. Les enfants adorent venir avec moi, mais comme je peux n'en prendre qu'un à la fois, ça rend les choses compliquées. Avec ma femme, nous faisions d'immenses tours autrefois.

Elle ne dit rien. Elle le regardait nettoyer une pièce. Elle avait envie de poser des questions, mais n'osait pas. Il continua.

     Un jour Andrea a eu peur. Alors elle n'a plus voulu monter. Elle conduit plus volontiers qu'elle ne se laisse conduire, mais comme nous n'avons pas deux motos, elle n'en fait plus.

Il examina la pièce, parut satisfait, puis la remit en place.

Lola se leva.

     Bon. Je vais aller suspendre mes affaires de piscine pour les faire sécher.

     Nous pourrons aller faire un tour si tu veux. Es-tu déjà montée sur une moto ?

Son visage s'illumina.

     Non jamais. J'adorerais !

     Ok. Alors j'organise ça.

     Génial ! Merci, s'exclama-t-elle.

Elle le faisait rire. Elle avait tellement d'enthousiasme pour tout ce qui s'offrait à elle, c'était exaltant. Son état d'esprit était à mille kilomètres de la plupart des adolescentes de son âge, qui broyaient du noir et se révoltaient contre leur entourage. Lola était dans leur famille depuis une semaine et devait rester trois mois pour un peu soutenir sa femme dans les tâches ménagères et surtout pour lui tenir compagnie. Celle-ci avait arrêté de travailler à la naissance de Tom pour être maman à plein temps et il semblait que ces derniers mois, son train de vie l'ennuyait un peu. De ce fait, quand elle avait proposé de prendre une fille au pair, il n'y avait pas vu d'inconvénient, même si à six dans la maison, ça faisait du monde. Il s'était imaginé une adolescente révoltée qui parlerait à peine la langue et qui s'userait vite des bêtises des enfants. Au lieu de ça, il vit débarquer une jeune fille intelligente, qui progressait incroyablement vite, qui ne posait pas trop de questions, mais comprenait les choses par elle-même et qui avait conquis sa progéniture. Andrea en était très contente et se réjouissait d'avoir de nouveaux sujets de conversation.

 

Penser à nouveau à elle rendait Markus joyeux. Elle était tellement... envoûtante. Elle dégageait une aura irrésistible, dont elle n'avait même pas encore conscience. Elle avait l'air d'aimer tellement la vie que c'en était contagieux. Elle charmait tous ceux qui l'entouraient, femmes et enfants y compris. Personne ne restait indifférent.

Puis il repensa à leur première sortie en moto.

C'était en début de soirée, le vent tiède soufflait dans son casque et lui rafraîchissait la nuque. Il avait déjà pris ce chemin d'innombrables fois, mais cette fois-ci, il l'abordait avec une nouvelle passagère serrée contre son dos.

Ses bras fins et musclés se tenaient à lui comme s'ils s'accrochaient à une bouée de sauvetage. Il aimait cette sensation, ces mains féminines sur son ventre, ce corps ferme et fragile qui adhérait à lui de toute sa surface, la chaleur d'une jolie fille derrière lui.

Après une demi-heure de route à travers champs, collines et forêts, ils arrivèrent à la hauteur d'une auberge où les promeneurs avaient pour habitude de se ravitailler. Lola descendit de l'engin bouillant et enleva son casque. C'est une fois assis en face d'elle qu'il prit conscience du pouvoir de séduction de ce petit bout de femme. Elle avait beau être décoiffée, les joues cramoisies par l'air frais, c'est son regard qui le frappa en premier. Ses yeux brun foncé étaient si profonds et si étincelants, qu'on aurait dit que son âme débordait de son enveloppe corporelle. On aurait dit un ange. Elle resplendissait de fraîcheur et son être entier respirait le bien-être et la positivité de l'innocence. Rien qu'à la contempler, une force survenait en lui et lui donnait l'impression d'être invincible. Il était comme connecté à une source incommensurable d'énergie qui rechargeait ses batteries vitales. Cela lui donnait envie de lui renvoyer le reflet de ce bien-être, alors il fouillait tout au fond de lui pour retrouver la même innocence, la même pureté d'esprit. Il essayait d'éradiquer la négativité de sa personnalité. Chaque minute passée à ses cotés augmentait sa paix intérieure. Plus les jours défilaient, plus il ressentait le besoin de la voir vivre. Il avait l'impression que son propre fil de vie était relié au sien. Certes il jouissait des moments passés avec sa femme et ses enfants, mais une petite voix lui murmurait continuellement Où est-elle ? Comment va-t-elle ? Rit-elle aux éclats ou sourit-elle seulement ? 

 

Un autre week-end, toute la famille était allée à une fête foraine. Il y avait du monde partout et beaucoup de musiques différentes qui se court-circuitaient de stand en stand. Les filles s'amusaient et voulaient essayer tous les manèges. Tom restait dans les bras d'Andrea, car il était encore trop petit. Papa tournait en l'air, faisait des grimaces, faisait mine d'avoir mal au ventre et les enfants riaient. Papa s'amusait. Du moins en apparence. Car inconsciemment, Markus cherchait sans cesse quelqu'un du regard. Lola était avec ses copains du village et elle n'avait pas encore daigné se montrer de la soirée. Etait-elle elle-aussi dans un manège en ce moment ? Peut-être allait-il l'apercevoir de là-haut.

     Tu cherches quoi papa ?

Pris la main dans le sac. Il eut l'impression de trahir ses enfants.

     Rien ma belle. Je regarde seulement si je connais des gens.

Pathétique. Il était vraiment pathétique.

 

Plus tard, alors que la petite famille s'apprêtait à rentrer, Lola arriva avec deux garçons.

     Bonjour tout le monde ! Je vous présente Greg et Steeve, entonna-t-elle gaiement.

Andrea les salua tout sourire. Les enfants, soudainement plus du tout fatigués, ne firent même pas attention à eux et énumérèrent à Lola les manèges qu'ils avaient chevauchés. Elle semblait contente de les voir, et écoutait patiemment leurs récits.

Markus, lui, ne riait pas. Il ne pouvait s'empêcher de fixer les deux jeunes qu'il jugeait bien trop boutonneux et puérils pour apprécier sa Lola à sa juste valeur. Il avait l'impression qu'un des garçons la dévorait du regard. Un sentiment antédiluvien le surprit par une brûlure dans la poitrine : une intense et profonde jalousie.

Markus chercha la complicité d'un échange de regards, mais elle ne lui fit pas cette faveur. Elle finit par s'éloigner sans avoir posé une fois les yeux sur lui. C'est bien fait pour toi, se destina-t-il en pensée. Tu n'es qu'un vieux con à ses yeux.

Sa réaction lui fit peur. Qu'est-ce que c'était que ce genre de réflexion ?!

Ce soir-là, allongé à côté de sa femme endormie, il éprouvait une sorte de rage contre lui-même, mélangée à de la crainte.

Bon sang, qu'est-ce que je ressens pour cette gamine ? J'ai été jaloux de deux gosses, c'est inconcevable. Elle est comme ma fille, rien de plus...

En réponse à cette dernière pensée, il lui vint en mémoire son charme discret et joyeux, son corps de jeune femme, ses jambes bronzées étendues sur le canapé, ses épaules dénudées, ses mains expressives, ses... Il secoua la tête pour chasser ces images. Ce n'était pas possible : il réalisait qu'il avait envie d'elle.

Cette nuit-là il ne trouva rien de mieux à faire que de réveiller Andrea pour lui faire l'amour. Alors que sa femme s'endormait paisiblement le sourire aux lèvres, Markus s'en alla retrouver ses démons dans son sommeil.

 

Seul dans son hôtel berlinois, une colère sournoise le gagna peu à peu.

      Non, je ne veux pas que tu reviennes dans ma tête ! cria-t-il.

Il ouvrit le bar, saisit une bouteille de whisky et se versa un verre qu'il jeta brusquement par la fenêtre.

     NON, hurlait-il, je ne recommencerai pas, non. Et surtout pas à cause de TOI ! Laisse-moi tranquille !

A l'extérieur de sa chambre, un visiteur resta figé devant la porte son poing en suspension, surpris par les cris. Mais à qui parle-t-il ?

En entendant le verre se briser par terre dans la rue, Markus se calma et regretta immédiatement son geste. Il ferma les yeux. Comment lui en vouloir, elle était si douce, si tendre, elle n'avait rien fait. C'était lui le fautif. Lui le monstre.

Quelques coups timides résonnèrent contre la porte.

Il fut surpris de se trouver en face de Francesca, resplendissante, ses boucles d'oreilles argentées longilignes accentuant l'éclat de sa peau hâlée. Elle paraissait embarrassée. Mais que fait-elle ici ?!

 

 

Le café fumait sur la table, Hund surgit dans le bureau d'Emilie sans frapper, comme à son habitude. Elle pensa qu'elle ne supporterait pas longtemps ce genre d'intrusion, tout en sachant qu'elle ne pouvait s'en prendre qu'à elle-même. Lorsqu'elle était arrivée trois mois plus tôt, elle n'avait pas osé imposer ses règles et maintenant on entrait dans son bureau comme dans le bistro du coin. Son chef, un petit homme barbu et bedonnant, se tenait devant elle, la tête baissée, fouillant dans ses dossiers.

     Roche, où en êtes-vous avec la campagne " Croix-rouge " ? demanda-t-il d'un ton pressant.

Il avait du mal à rassembler ses feuilles en désordre. Il ne la regardait même pas. " Mon Dieu qu'il est laid ! " pensa-t-elle en examinant son crâne dégarni tacheté et parsemé d'excroissances. Elle détourna les yeux par crainte d'attraper la nausée.

     Ça avance, répondit-elle. Au fait, j'ai dem...

     Bien, l'interrompit-il, n'en ayant rien à faire des détails. Roche, le fils du patron passera quelque temps chez nous pour un stage. Je vous le confie, vous lui expliquerez le fonctionnement de notre secteur, notre manière de procéder, vous l'emmènerez partout où vous irez. Ce sera une excellente manière de perfectionner votre allemand.

     Mais, je n'ai pas le temps de m'occuper de quelqu'un !

     Il ne vous dérangera pas, au contraire, il est là pour observer et pour vous aider.

Elle se représentait déjà le fils à papa, caractériel et pourri gâté, qui ne travaillait que pour tuer l'ennui, le genre de mec qui se prend pour le centre du monde. Elle n'avait aucune envie d'être son nouveau divertissement. Elle sentit la pression augmenter, les battements de son coeur s'accélérer, l'explosion était proche.

     Il arrive dans deux semaines, précisa-t-il.

     Quoi ? Déjà ? J'arrive au bout de mes délais pour l'APEB, je suis super stressée...

     Faut qu'il soit aux petits soins, c'est quand même pas n'importe qui.

C'en était trop, elle hurla.

     Il en est hors de question !

Cela lui fit un bien incroyable... mais maintenant il fallait assumer. Il leva enfin le nez de ses dossiers et la regarda d'un air perplexe. Debout les deux mains sur son bureau, Emilie passa du rouge de colère au rouge de honte.

     Heu... je veux dire...

Elle était mortifiée, consciente qu'une telle remarque pouvait la renvoyer en Suisse illico presto. C'est tout ce que tu y auras gagné ma fille ! Mais contre toute attente, il éclata de rire à ne plus pouvoir se reprendre. Elle fut tellement surprise, qu'elle hésita entre le soulagement et la colère. Il sortit en hoquetant et en reniflant ses larmes.

Comme ce troll l'exaspérait !

À la pensée d'avoir quelqu'un collé à ses basques pendant des journées entières, Emilie paniquait. Haaa, non ! Je ne pourrai plus enlever mes chaussures à talons de torture, il pourrait aller raconter partout que je sens des pieds. Et mes collants ? Comment vais-je remonter mes collants ? C'est lorsque je les aurai aux genoux que je devrai m'enfuir aux toilettes ! Quelle poisse ! Du coup, elle empoigna un peu trop nerveusement sa tasse de café et un dossier en fit les frais. Résignée, elle sortit un mouchoir et épongea les gouttes tombées sur sa feuille tout en soupirant. Du calme. Respire.

Dans ces moments où tout fout le camp, il n'y avait qu'une issue : elle composa le numéro du téléphone portable de Sandra, sa chère amie depuis dix ans. À cette heure-ci, elle devait avoir une séance ou n'importe quel rendez-vous hyper important à l'extérieur, mais Emilie se dit qu'elle n'avait rien à perdre, au pire de tomber sur sa boîte vocale.

Sandra s'était mise à son compte en tant que Conseillère en Management d'Entreprise. Pour résumer, elle volait au secours des managers au bord du burn out en leur réapprenant à s'organiser et à mieux gérer leur temps. Cela pouvait être deux séances de deux heures, comme cela pouvait durer des semaines, selon les moyens de l'entreprise et selon la difficulté du mandat. Sandra avait une expression sans cesse aux aguets et était toujours élégamment vêtue d'un tailleur de marque. Son teint pâle, sa blondeur et ses joues roses donnaient une impression de candeur, qui était vite oubliée dès qu'elle prenait la parole. Ses grands yeux bleus rieurs accompagnés par des conseils incisifs, même parfois autoritaires, faisaient mouche à chaque fois. Son charisme épatait sa clientèle en majorité masculine, qui buvait ses paroles comme du petit-lait.

Depuis quelque temps, Sandra constatait une augmentation de ses mandats auprès de la gent féminine. Les femmes cadres rencontraient souvent des problèmes relationnels avec leurs subordonnés masculins. C'était pathétique, mais malheureusement toujours d'actualité : beaucoup d'hommes ne supportaient pas d'être menés par une femme. Eh bien autant qu'ils s'y fassent, car la tendance ne s'inverserait pas de sitôt.

     Sandra Sélice, j'écoute ! répondit une voix énergique, un peu agressive.

     C'est moi. Heu... je dérange ?

     Non, non, je suis sur l'autoroute et il y a un connard qui vient de me faire une queue de poisson.

     Ah, il vaut peut-être mieux que je te rappelle.

     Non, non, pas de souci, je lui fais un bras d'honneur et je suis à toi. Voilà, ça c'est fait. Tu vas bien ?

Sandra avait l'air de péter la forme. L'intonation négative et boudeuse d'Emilie contrastait.

     Ça va, ça va, répondit-elle las, ne sachant pas par où commencer à se plaindre.

     C'est ton boulot ? demanda Sandra qui se faisait un point d'honneur à découvrir chez son amie le noeud du moment pour ensuite le démêler avec psychologie.

     Pas directement, dit-elle dans un soupir. Dès la semaine prochaine j'aurai un stagiaire. Il me suivra partout et je devrai tout lui expliquer. Cela signifie que je ne serai plus jamais seule, même pas dans mon propre bureau.

     Aïe.

     Je devrai faire attention à tout ce que je fais. Je ne pourrai plus me détendre en mettant les pieds sur mon bureau, ni appeler ma mère ou toi, ou tout simplement enlever mes chaussures ou réajuster mes collants...

     Des collants ? Tu rigoles ?

     Ben non, quoi ?

     Mon Dieu... Eh bien il faudra que tu te mettes aux bas ma belle. C'est le moment ou jamais ! Et avec les porte-jarretelles, s'il vous plaît.

     Sandra, je suis sérieuse !

     Mais moi aussi ! Des collants... et pis quoi encore... des culottes à fleurs pendant qu'on y est...

     Heu... no comment.

     Il est peut-être super sexy et vous aurez des parties de jambes en l'air dans les toilettes...

     Tu me tues...

Emilie n'aimait pas trop cette idée. Avoir un collègue séduisant signifiait davantage de stress le matin pour la séance "ravalement de façade". Bref, le sujet commençait à l'exaspérer.

     Et toi, raconte. Où vas-tu ?

     Je me rends chez un client. C'est au Tessin. Je me tape quatre heures de route pour un entretien qui, au grand maximum, ne durera certainement que deux petites heures. Mais bon. Ça pourrait déboucher sur un mandat de 6 mois alors c'est intéressant.

     Tu fais l'aller-retour dans la journée ?

     Non, Sébastien vient me rejoindre et nous passons le week-end à Locarno.

     Génial ! T'en as de la chance !

     Ma biche, il faut que je te laisse, j'ai un autre appel. Allez, courage et pense positif ! Jusqu'à maintenant tu t'en es toujours bien tirée. Il va être canon, je le sens !

Lorsque Emilie raccrocha, elle eut un petit pincement au coeur de nostalgie. Et d'envie aussi. Ça doit être un curieux sentiment d'avoir trouvé son âme soeur. De se sentir enfin " complète ". Elle repensa à Eric en soupirant. Elle ne regrettait vraiment rien. Ni d'avoir passé ces quelques années avec lui, ni de l'avoir quitté. Et aujourd'hui, avec le recul, elle pouvait assurer qu'il n'y avait jamais eu de réelle passion entre eux. Ces trois derniers mois, il ne lui avait pas manqué une seule fois.

Autrefois, à force d'entendre ses louanges, elle le regardait et se disait pourquoi pas ? Il était si bien intégré dans la vie d'Emilie, que leur entourage les voyait déjà définitivement liés. Lors d'un dîner de famille, alors qu'ils étaient depuis deux ans ensemble, une vieille tante avait glissé un " ton mari " dans une question à Emilie. Ce terme lui avait semblé si inadapté qu'elle avait commencé à se poser des questions. Il était son premier petit ami et c'était indéniable, il avait grandement contribué à son épanouissement. Cependant elle savait maintenant qu'elle avait vécu leur histoire comme un marin qui subit la mer, entraîné par le vent et bercé par les vagues, sans jamais empoigner le gouvernail. Elle s'était abandonnée à lui sans réfléchir, parce qu'avant lui, elle avait trop réfléchi. Elle avait cessé sa quête de l'amour passionné, magique et envoûtant et s'était contentée de ce qu'Eric pouvait lui offrir. Elle avait oublié Lola et les émotions immodérées de l'adolescence, pour revêtir un caractère d'adulte, plus raisonnable, plus discret... plus désillusionné.

Les années s'étaient écoulées et avaient endolori les souvenirs.

Elle avait tellement voulu oublier, qu'elle y était parvenue.

Et maintenant elle gâchait tout en relisant son journal.

 

 " 3 semaines.

 Nous sommes allés faire un tour à moto, rien que lui et moi. Mes bras entouraient sa taille, et lui tenait mes mains pour s'assurer que je ne le lâche pas. Il les caressait du bout des doigts. Je me sentais si bien. Je n'arrive pas à interpréter ses gestes. J'essaie de me dire qu'il agit comme un père avec moi, mais parfois son attitude me laisse penser que je ne lui suis pas indifférente. Je suis perdue.

Après un moment, nous nous sommes arrêtés pour boire quelque chose dans un petit café perdu en haut d'une colline. Et là, alors que nous parlions de choses banales dont je n'ai même plus le souvenir, il m'a dit que sa femme était jalouse lorsque nous partions rien que les deux. Il avait utilisé un ton neutre, en riant, comme si c'était ridicule. Moi je n'étais pas sûre d'avoir bien compris à cause de mon allemand de débutante.

     Mais, tu pourrais être mon père !

     C'est ce que je lui ai dit ! a-t-il répondu.

Donc maintenant je suis fixée, il me voit comme une gamine. En revanche, sa femme me voit comme une concurrente, comme une femme ! Moi ! Cela me dérange. Je ne veux pas de problème. Elle est très gentille avec moi. Je ne veux pas qu'elle me croie capable d'une chose pareille ! ".

 

Emilie se souvenait de son regard, ce jour-là. Celui d'un homme intrigué par la jeune femme qu'il avait devant lui.

Sur le moment, elle n'avait pas vraiment compris ce qui se mettait en route dans sa tête à lui. En y repensant maintenant, elle se disait que ce jour-là déjà, il l'avait désirée. Elle aurait dû partir loin de lui, même si elle n'était là que depuis une poignée de semaines.

Mais elle était trop jeune. Incapable encore de détecter ce genre d'émotion, et surtout d'en prévoir les conséquences.

 

 

Francesca était plantée sur le pas de la porte, elle s'était changée et portait maintenant une jupe immaculée et un chemisier en satin noir, un peu étroit à la poitrine, là où le bouton était le plus éloigné de son corps. Une main parfaitement manucurée, avec un centimètre d'ongle en vernis blanc brillant, tenait un petit sac Gucci flambant neuf, pendant que l'autre main ornée d'un fine montre en argent et d'une alliance incrustée de diamants restait en suspend.

En ouvrant la porte, Markus s'égara une fraction de seconde dans son décolleté vertigineux. Il remarqua le petit bouton entre ses deux seins, qui semblait prêt à exploser. Peut-être allait-il céder ? pensa-t-il malicieusement. Dans la faible lumière du hall, il lui sembla distinguer un scintillement canaille dans ses pupilles.

     Je... je ne vous dérange pas longtemps, je passais voir comment vous alliez, suite à votre malaise de cet après-midi.

     Heu... ça va, merci. Ce n'était rien de grave, la chaleur, la fatigue...

Une sonnerie de téléphone portable retentit dans la chambre.

     Pouvez-vous m'excuser une minute ? Entrez.

Francesca fit un pas et referma la porte derrière elle. Markus décrocha et tourna le dos à Francesca.

     Salut. Oui, moi ça va. 

Il parlait doucement.

     Je... je suis seulement un peu fatigué. Et Tom ? Il tousse encore ? ... Ah tant mieux. ... Oui. ... Ce soir ? Non rien, je vais me reposer et penser à vous.

C'était curieux de murmurer des douceurs à son épouse, alors qu'une autre femme était en ce moment dans la pièce.

     Au revoir, je t'appelle demain.

Il raccrocha et resta une seconde à regarder le combiné, comme pour assimiler ce qu'il venait d'entendre, puis il revint en face de Francesca.

     C'était Andrea, ma femme.

Il marqua une pause.

     Le petit a la grippe, je n'aime pas être loin de la maison lorsqu'un de mes enfants est malade, on ne sait jamais ce qui peut arriver... Mais qu'est-ce que je lui raconte tout ça ? Elle s'en fiche ! Enfin bref, je vous remercie d'être passée, vous voyez, je vais bien.

Il se dirigea vers la porte d'entrée pour lui ouvrir, mais elle ne bougea pas.

     Combien d'enfants avez-vous ?

     Eh bien, j'ai deux filles et un fils. La plus grande a 20 ans, la deuxième 18 et le dernier 13 ans.

     Quelle chance ! Leur papa doit beaucoup leur manquer.

Il se frotta derrière la tête.

     Heu oui, surtout le petit. Les deux grandes, elles n'en ont plus rien à faire de leur vieux père.

     Qu'elles disent ! Mais c'est bien connu que la figure du père est le modèle du prince charmant de toutes les filles.

     Ah bon ? Eh bien je ne sais pas ce que je dois comprendre, dit-il en riant, quand je vois le style des petits copains de la deuxième, ça fait un peu peur, avec leur piercing à l'arcade sourcilière et leur tignasse colorée.

     Oh ça c'est de la provoc' pour montrer à son papa qu'elle peut aimer un autre que lui, mais elle s'en lassera vite... on revient toujours à ses premières amours.

Elle fit un clin d'oeil imperceptible en souriant puis redevint sérieuse.

     En fait, je venais vous proposer une petite fête que nous avons organisée pour les 50 ans d'un collègue.

Elle tendit un carton d'invitation qui indiquait la date d'aujourd'hui.

     Ça va être sympa, nous avons invité un groupe qui reprend les vieux tubes de rock et c'est l'occasion de faire la connaissance des gens avec qui vous allez travailler.

     Je vous remercie, mais vu mes prouesses de cet après-midi, je vais me coucher tôt ce soir. Je suis crevé.

Une étincelle surgit du sourire de Francesca. Markus remarqua sa dentition parfaite. Ou cette femme avait capté toute l'attention des Dieux, ou elle était une de ces droguées du bistouri. À la vue de la perfection de sa peau et les quelques rides élégantes, il opta pour la première variante.

     Bien, comme vous voulez, répondit-elle. Alors bonne nuit. Au revoir.

 

Depuis la fenêtre du deuxième étage, il la vit marcher rapidement, perchée sur ses talons aiguilles. Elle faisait de petits pas, moulée dans sa jupe étroite qui lui allait jusqu'aux genoux. Sa longue chevelure détachée était malmenée par le vent. Elle s'engouffra dans une superbe Audi TT, noire évidemment. Le type de la voiture concordait bien avec l'idée qu'il se faisait de la conductrice. Il jeta un coup d'oeil à sa montre, elle indiquait dix-huit heures.

Après sa douche, il s'étendit sur son lit, le linge autour de la taille. Il se sentait bien, calme, son corps se relâchait et ses yeux devenaient lourds.

 

Lorsque Markus se réveilla trois heures plus tard, il faisait nuit noire dehors. L'estomac tiraillé par la faim, son regard s'arrêta sur le carton d'invitation. Il lui vint à l'esprit la multitude de canapés, de gâteaux, de pâtisseries qu'il devait y avoir à ce genre de soirée. Il n'était plus du tout fatigué et savait que même l'estomac plein, il devrait faire les cent pas dans sa chambre jusqu'au milieu de la nuit avant de retrouver le sommeil. Il se leva vigoureusement, enfila une paire de jeans et une chemise, empoigna sa vieille veste brune en cuir qu'il adorait et qu'il trouvait embellie par les années, puis héla un taxi pour se rendre à l'adresse indiquée.

 

En franchissant la porte du bar-restaurant, il se sentit tout de suite à l'aise. L'ambiance était relaxe, il y avait du monde et il régnait un joyeux brouhaha. Comme la plupart des gens était debout, personne ne le remarqua. Des hanches oscillaient et des pieds tapotaient le sol au rythme des Rolling Stones. Markus eut un large sourire lorsqu'il aperçut l'immense buffet froid encore bien garni.

Quelques minutes plus tard, la bouche pleine et un verre de mousseux à la main, il entendit derrière lui un roucoulement qu'il connaissait.

     Hey ! Marrrrkuss ! Vous êtes venu !

     Bonjour Francesca.

Elle avait encore changé de tenue et était maintenant moulée dans une robe noire, ses cheveux brillants et lissés tombant en cascade sur ses épaules, elle était splendide. Il ne put s'empêcher de le lui faire remarquer.

     Vous êtes magnifique. Tous ces messieurs doivent être à vos pieds !

     Je n'ai pas à me plaindre, c'est vrai. Mais ce ne sont pas toujours ceux qu'on aimerait qui s'intéressent à vous...

Elle eut un regard pénétrant plus suggestif que n'importe quelle parole. Markus fut flatté d'être dans le collimateur d'une si belle femme, mais il n'était pas du tout habitué à ce genre de rentre-dedans. Il se sentit presque rougir. Il changea de sujet pour quelque chose de plus... terre-à-terre.

     Ça fait longtemps que vous vivez à Berlin ?

     Depuis plus de vingt-cinq ans. J'étais venue pour étudier et puis je suis tombée amoureuse de cette ville.

     D'où venez-vous ?

     De Sicile. J'ai eu du mal à m'habituer au climat, mais les Allemands ont su se montrer très hospitaliers.

     Je suppose que c'est la cuisine italienne qui vous a le plus manqué, les tomates fraîches, le basilic, la vraie mozzarella di Buffalo...

     Oh, je vois que j'ai affaire à un connaisseur.

     J'adore l'Italie ! J'y retourne régulièrement avec ma femme.

Il tressaillit. Sans savoir pourquoi, Markus trouva déplacé de mêler son épouse à leur aparté.

     Je vois..., dit-elle d'un air mystérieux.

Elle le fixait de son regard d'Esméralda ensorceleuse. Il continua.

     J'ai découvert l'Italie à 18 ans avec deux amis. Dès que nous avons eu notre permis de moto, nous sommes montés sur nos 125 et nous avons filé vers le sud. C'était la destination de rêve à l'époque ! Et pas uniquement pour la cuisine et la culture !

Il ponctua ses dires d'un clin d'oeil et rit à ses bons souvenirs. C'était lors de cette expédition, à Rimini plus précisément, qu'il avait fait l'amour pour la première fois. C'était une Italienne plus âgée que lui, pulpeuse et douce. Il l'avait rencontrée dans une discothèque, ils avaient passé la nuit ensemble, puis elle s'était éclipsée et il ne l'avait jamais revue. Il préférait. Cela rendait cette nuit inoubliable, sans la gêne du lendemain, sans les lueurs du jour qui rendent aux corps et aux âmes leur vérité crue. Pas de séparation, pas de promesse, ni de justification, idéal.

     Comme on parle " gastronomie "..., dit-elle en prononçant ce dernier mot en le détachant de sa phrase, je dois avouer que j'avais des préjugés sur la cuisine allemande, mais j'ai vite compris qu'il pouvait y avoir des mets délicieux, épicés à souhait, qui valent le détour.

Elle afficha son large sourire, chargé de sous-entendus. Markus sentit ses mains devenir moites. Il avait envie d'entrer dans son jeu. Ça faisait des siècles qu'il ne s'était plus senti aussi... mâle.

     Je suis heureux d'entendre que la cuisine allemande ait su sauver l'honneur de notre pays.

     Une certaine spécialité germanique m'a fait découvrir un nouveau goût qui m'a conquise.

Markus commençait à se perdre dans les méandres métaphoriques. Il n'était plus très sûr de tenir la fourchette du bon côté.

     J'imagine alors que votre charmant estomac ne jure que par ce plat exceptionnel...

Francesca riait, apparemment très amusée.

     Ce fut le cas pendant longtemps, mais les années l'ont rendu insipide. Depuis quelque temps, j'ai décidé de faire découvrir de nouvelles saveurs à mon palais... et je suis plutôt gourmande...

Markus n'eut pas le temps d'être déstabilisé par la remarque incisive de Francesca, qu'un homme à la stature imposante surgit d'un bond, tel un tigre sur sa proie. Il rugit comme s'il avait un baladeur dans les oreilles.

     Bonjour Francesca ! Je vois que tu me fais des infidélités avec un inconnu.

L'homme ponctua sa remarque d'un rire sonore.

     Tiens, Mayer, comment vas-tu ? 

Mayer était une de ces grandes gueules qui ne pouvaient s'empêcher de se faire remarquer dès qu'elles entraient dans un bain de foule. Il procédait par étape. D'abord il contrôlait son territoire en saluant bruyamment les petits groupes qu'il connaissait et ensuite il partait en conquête en interpellant les nouvelles têtes intéressantes. Francesca lui présenta Markus.

     Ah et comme ça vous dormez à l'hôtel ? Ben on va vous trouver quelque chose de plus douillet, hein ?!

Il avait à peine fini sa phrase qu'il leva le bras d'un geste théâtral pour saluer un homme à l'autre bout de la salle. Markus n'avait pas prononcé un seul mot que Mayer avait déjà disparu.

Francesca sourit devant le désarroi de Markus.

     Ne vous inquiétez pas, il est vrai qu'il est un peu... exubérant, mais il gagne à être connu.

     Il est effrayant oui ! répondit-il en riant, on dirait un animateur du Club Med sous ecstasy.

À peine une heure plus tard, le G.O. revint et annonça à Markus qu'il avait un appartement pour lui.

     Hé Kaiser ! Vous pouvez emménager demain ! Je passe vous prendre à dix-neuf heures à votre hôtel.

Markus en resta bouche bée.

 

Le lendemain, Mayer le conduisit dans un quartier élégant, aux bâtiments anciens. Ledit appartement se trouvait au quatrième étage d'un immeuble d'avant-guerre et – ô luxe inestimable – possédait un balcon. Les plafonds étaient hauts, majestueusement ornés d'une rosace, le spacieux salon débouchait sur une cuisine largement habitable et en son centre trônaient un home cinéma et une chaîne hi-fi dernier cri. En entrant dans la chambre à coucher, c'est avec surprise que Markus découvrit un lit à baldaquin. Mayer savourait l'air stupéfait de son nouveau protégé.

     Pas mal hein ? Les femmes, ça les rend dingue. Dès qu'elles voient le lit, elles se jettent dessus. Même plus besoin de belles paroles. Tu montres le lit, et hop ! C'est dans la poche !

Ah, c'était donc ça... une garçonnière.

     Mon ami vient d'avoir un gosse, expliquait Mayer, ce qui fait qu'il a un peu mauvaise conscience de tromper sa femme. Donc pour le moment l'appartement est libre.

Markus fut un peu choqué par ce franc-parler, mais n'en montra rien. Ils sont complètement fous dans ces villes.

Mayer jeta un oeil à sa montre, puis lui tendit les clés.

     Bon, je vous laisse vous installer. On se reverra certainement au bureau. On pourrait se faire une bouffe un de ces quatre. Allez, ciao Kaiser.

Après une poignée de main puissante, il s'éclipsa.

Markus regarda autour de lui et se dit que ça pourrait être sympa qu'Andrea vienne quelques jours ici, cela faisait bien longtemps qu'ils n'avaient plus été rien que les deux, loin de la maison et des enfants.

Puis sa rêverie le conduisit auprès de Lola. Rien que de penser à elle, les battements de son coeur s'accéléraient et des frissons parcouraient son corps.

Son psy avait dit : " Ne vous laissez pas subjuguer par vos sentiments, mais essayez de les comprendre : Qu'est-ce qui vous attire chez elle ? Est-ce son regard frais et admirateur sur vous ? C'est le sentiment excitant du fruit défendu ? C'est la grande satisfaction de se sentir jeune, – je plais à une jeune, donc je suis jeune. Je diagnostique une crise de la pré-quarantaine. Si vous comprenez cela, vous comprendrez que vous n'êtes pas amoureux de cette personne, mais de la perception qu'elle a de vous. "

C'est n'importe quoi. Pré-quarantaine ?? Mes couilles ! J'avais 32 ans. Bien sûr que cela me flattait qu'elle me trouve attirant. Mais c'est sa personnalité que j'aimais, sa façon d'être, sa spontanéité, cette envie constante d'apprendre, de vivre à 200%, de faire plein de choses, son ouverture sur le monde. Et ses yeux incroyables dans lesquels j'aurais pu me plonger pendant des heures...

Il ferma les yeux.

Et ce rire... 

Il l'entendait.

Et cette douceur sauvage...

Il se concentrait très fort pour se souvenir de son visage, dont il ne percevait plus que vaguement les traits, contrairement à son corps, dont il se rappelait nettement chaque courbe.

Brusquement, il se leva, saisit ses clefs et sortit dans la rue. Se changer les idées, arrêter de penser.

Il n'eut pas besoin d'aller bien loin pour trouver un pub, il y en avait à foison dans le quartier. Il choisit un bar bondé où l'ambiance battait son plein. Plusieurs téléviseurs diffusaient un match de foot. Il se faufila parmi le peuple rugissant. Les tables étaient surchargées de litres de bière, les serveuses aux bras aussi fins que puissants, chargeaient des dizaines de bottes vides sur leur plateau pour les remplacer immédiatement par des pleines. Un homme aux allures de camionneur prit une des chopes de un litre et la lui mit devant le nez.

     Tiens, j'en ai commandé une de trop, santé.

     Merci ! Fit Markus, reconnaissant. On en est à combien ?

     À la troisième.

     Je parlais du score...

     Ah. 2-1 pour les Hertha Berliner, répondit l'homme d'une voix rauque de fumeur invétéré avec son accent typiquement berlinois.

 


Zabelle - 23.02.2010 | 0 réactions | #link | rss

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