Le lendemain matin, elle
avait prévu de faire la grasse matinée, puis elle
essaierait de se motiver à
cuisiner un truc sain, avant de sortir prendre l'air. Elle irait rendre
ses
locations de films avant de flâner en ville, passerait devant sa
librairie
habituelle et s'y attarderait. Peut-être allait-elle acheter un livre
qu'elle
ne lirait certainement pas. Elle avait accumulé une quinzaine de
bouquins
qu'elle n'avait jamais pris le temps d'ouvrir. Elle voulait s'obliger à
lire en
allemand, mais n'en éprouvait aucune envie.
Puis arriverait le samedi
soir. Là, c'était une autre histoire. Les samedis soirs avaient été plus
difficiles à gérer au début de son séjour berlinois. Elle avait détesté
être
seule le soir de la semaine où on était censé voir du monde, se
retrouver entre
amis.
Les premiers week-ends, elle
les avait passé à tourner en rond et à zapper frénétiquement d'émission
débiles
en émissions plus-que-débiles, jusqu'à ce qu'un après-midi, elle fut
attirée
par la vitrine d'un magasin de fournitures en matériel de peinture. Elle
y
était entrée en se disant qu'elle avait toujours voulu tenter
l'expérience sans
avoir jamais fait le pas, et elle s'était laissé conseiller. Elle avait
acheté
cinq toiles vierges de formats variés, différents tubes de peinture, un
assortiment
de pinceaux, un chevalet, puis elle s'était lancée. Elle avait mis des
couleurs
sur la surface blanche intimidante, puis plus elle en mettait et plus
quelque
chose prenait forme, plus les couleurs, les mélanges, révélaient des
sensations
en elle. Elle n'avait aucune technique, il n'y avait pas plus amateur
qu'elle
et le résultat était mitigé, puisqu'elle ne parvenait jamais à l'effet
escompté, mais cette activité lui apportait un certain apaisement
intérieur.
Sur les quelques toiles qu'elle avait réalisées jusque-là, il n'y en
avait
qu'une qui lui plaisait vraiment.
Ce premier samedi de novembre,
elle réalisa de bout en bout une toile de 50 centimètres sur 70 dont les
couleurs vives jaune, orange et rouge s'esclaffaient abstraitement sur
un fond
bleu nuit. Quand il lui sembla qu'un certain équilibre fut atteint et
qu'elle
se trouvait devant une impasse, elle observa de longues minutes
l'explosion de
pigments, cherchant la touche manquante qu'elle pourrait ajouter plus
tard,
lorsque la peinture aurait séché.
Après avoir nettoyé ses pinceaux,
elle jeta un dernier coup d'oeil à son chevalet, craignant que le
lendemain et
la lumière du jour, ne lui rendent sa sévère et acerbe objectivité.
Elle se glissa sous ses draps
avec bonheur. Elle ouvrit sa commode de nuit pour saisir un paquet de
mouchoirs
et ses yeux tombèrent sur le journal de Lola. Elle était en train de le
lire au
compte-goutte. Parfois plusieurs jours s'écoulaient sans qu'elle
ressente
l'envie de s'y plonger. Le manuscrit agissait de la même manière qu'une
clé, en
ouvrant les tiroirs de sa mémoire. Elle lisait le récit d'une soirée ou
d'un
sentiment et elle se rappelait d'une journée, d'une émotion, d'un
échange. Elle
n'avait qu'à clore les yeux et les images défilaient.
Elle se revoyait en ado timide et
gauche bouleversée par les sentiments les plus puissants jamais
ressentis de
toute sa vie. De la passion ? De l'admiration ? De l'amour ?
C'était tout et aucun à la fois. Des sentiments impossibles à identifier
et
donc ingérables. Un cauchemar psychique. Elle reprit sa lecture.
7e semaine, 16h00
" Pourquoi est-ce qu'il
me fait cet effet-là ? C'est incroyable, rien que de le voir, je me
réjouis. J'ai l'impression de ne pas apprécier mes journées et de passer
mon
temps à attendre qu'il rentre du travail. Allons-y franchement : je ne
crois pas que je sois amoureuse, parce que sinon je serais jalouse. Et
je ne le
suis pas. Lorsqu'il est avec sa femme, qu'il l'embrasse, ça m'est égal.
Je
trouve ça normal.
22h30
Me voilà dans mon lit. Nous
étions jusqu'à maintenant sur la terrasse et nous avons discuté de tout
et de
rien. Il m'a proposé de m'emmener une nouvelle fois faire un tour à
moto. Et je
ne sais pas pourquoi, mais j'ai hâte d'être seule avec lui. Il a une
manière
spéciale de me regarder qui me fait me sentir tout autrement. Je me sens
intéressante et femme à ses yeux.
J'ai chaud, je suis toute
bizarre. Je me demande comment il se sent à cet instant. Est-ce qu'il
pense
aussi à moi ? Sûrement pas. Il est avec sa femme et ils font des
projets,
parlent de leurs prochaines vacances, ou de leurs enfants.
01h15
Je n'arrive pas à dormir. Je
n'arrête pas d'analyser le moindre de ses gestes, de ses paroles, je me
les
remémore en boucle. Cette fois il faut vraiment que j'arrête ! Il a 15
ans
de plus que moi et une famille ! Pourtant j'aurais tellement envie qu'il
me prenne dans ses bras ... non, là il faut que je me fasse soigner. "
Emilie pouvait encore palper l'angoisse qui oppressait Lola à
cette
période. Les nuits blanches, le pouls battant trop vite, les bouffées de
chaleur,
l'impression constante de braver l'interdit et les interrogations.
Surtout les
interrogations. Continuellement. Tout le temps. Un besoin sans cesse
d'interpréter les attitudes de l'autre, un besoin de clarté, de savoir
si ce
que l'autre éprouve est réciproque, pour se sentir moins seule avec ses
sentiments. La solitude était une conséquence supplémentaire à son
secret. À
qui aurait-elle pu en parler ? À ses amies ? À 17 ans, elles
n'auraient pas compris. Et qu'aurait-elle expliqué ? " Je suis
complètement obsédé par un père de famille jusqu'à en perdre le
sommeil. "
Oh non, dans les lettres adressées à ses amies, Emilie s'était inventée
toute
une romance avec le garçon de la piscine, alors qu'en réalité, c'était à
peine
si elle le croisait au bord du bassin. Grâce à ce transfert, elle
pouvait
raconter les bouleversements provoqués en elle par ses émotions.
Peut-être aurait-elle pu se
confier à quelqu'un de plus mûr. Sa mère ? Elle n'y pensa que
brièvement,
car il était trop risqué qu'elle l'interprète faussement et que cela se
retourne
contre Markus. Elle serait venue la chercher illico presto et elle ne
voulait
pas courir ce risque. Ses sentiments la retenaient prisonnière, Lola ne
voulait
pas partir. Elle voulait savoir s'il ressentait aussi quelque chose pour
elle,
s'il la prendrait une fois dans ses bras, s'ils parleraient un jour de
tout ça
ensemble, si...
Encore tout émue huit ans
après ces évènements, elle se raisonna :
C'est du passé Emilie. Lola
n'existe plus.
Mais au plus profond d'elle, Lola
susurra :
Ce n'est pas si simple... Je
fais partie de toi, je serai toujours là.
Le même samedi, en fin
d'après-midi, adossé à un pot de fleur qui hibernait devant la porte de
son
immeuble, Markus attendait que le bolide de Mayer passe le prendre.
Mentalement, il fit un bilan des dernières semaines de travail avec son
équipe
et conclut qu'ils avaient bien avancé. Il allait pouvoir s'offrir un
week-end
prolongé à la maison.
Une Mercedes s'arrêta devant lui
en faisant crisser les pneus. Aussitôt la voix puissante de Mayer
agressa les
oreilles de Markus avec une plaisanterie vulgaire au sujet de
l'actualité
politique.
Le centre sportif
se trouvait dans les quartiers industriels
de Tempelhof, au Nord de Berlin, ce qui occasionnait une jolie visite de
nuit.
Ainsi, Markus découvrit l'autre facette de la ville, sans son activité
diurne,
sans la cacophonie des klaxons, ni le bal pollué des véhicules. Le voile
chaste
de la pénombre cachait le béton envahissant, pour ne laisser paraître
que la
beauté majestueuse des bâtiments subtilement illuminés par différents
faisceaux
de lumière colorés.
Étant donné leur légère
avance, Mayer proposa d'effectuer un détour par l'Avenue Kurfürstendamm,
l'une
des artères principales de Berlin, celle que l'on nommait plus
significativement " les Champs Elysées berlinois " ou encore
"Kudamm", afin d'épargner à tous une gymnastique d'élocution
périlleuse.
Mayer eut le bon goût de glisser
dans le lecteur le CD de l'Orchestre Symphonique de Berlin. La Mercedes
prit le
rond-point de l'Etoile et s'engagea en plein milieu de l'avenue large et
spacieuse décorée de dizaines de milliers d'ampoules. Au loin, on
distinguait
la majestueuse porte de Brandenbourg et derrière eux, la
Gedächniskirche, dont
le toit meurtri propageait une lumière verte presque phosphorescente,
évoquant
une aura divine. Elle était d'une beauté époustouflante.
Une émotion puissante saisit
Markus à la gorge. C'était un de ces bonheurs immenses qui rendent
paradoxalement terriblement triste, tant on a l'impression que personne
ne peut
comprendre notre bouleversement à cet instant. Devant autant de
perfection, Markus
en aurait pleuré.
Quand on voit ça, on ne s'imagine pas que Berlin est
ruinée,
n'est-ce pas ? dit Mayer.
Non, effectivement ça ne se
voit pas.
À leur arrivée dans le parking du
centre sportif, Markus vit immédiatement le bijou de Francesca au repos
telle
une panthère endormie. Les deux hommes se rendirent dans le café et y
retrouvèrent sa propriétaire attablée avec une jeune femme dont
l'apparence lui
était totalement opposée. Alors que Franci était habillée en sombre,
très
classe, son amie, aux formes voluptueuses et à la dégaine bigarrée,
rayonnait
par son naturel. Francesca fit les présentations.
Bonjour ! Je te présente Markus. Markus voici Anita.
Bonjour Anita, dit-il en lui serrant la main.
Bonjour Markus, j'ai beaucoup entendu parlé de vous.
Ah oui ?
Elle arborait
un large sourire.
Markus regarda Francesca qui
souriait en le fixant droit dans les yeux.
Je vois...
Francesca précisa qu'Anita
travaillait elle-aussi chez Sephora, dans le département
" comptabilité ", qui se trouve dans l'autre aile du bâtiment.
Et si vous êtes comme Francesca, dit Anita, je suppose que
vous
n'avez pas encore fréquenté notre cafétéria, trop populaire à son goût.
C'est vrai que je n'y ai pas encore mis les pieds, mais
seulement
parce que je n'en ai pas encore eu l'occasion.
Il rendit à Franci son regard
franc et direct en écarquillant légèrement le sourcil malicieusement.
Anita fut tout de suite sympathique
à Markus. Entre un Mayer expansif et une vamp sophistiquée, il était
réellement
soulagé de se retrouver en face d'une personne dont le caractère lui
semblait
plus proche du sien.
Ils firent un bon match. Anita
respirait la joie de vivre et ne cessait d'agrémenter le jeu par son
rire
communicatif. Mayer avait fait quelques remarques en début de jeu pour
provoquer gentiment ses concurrentes, puis après une demi-heure, on ne
l'entendit plus, sans doute parce que le score avait tourné à l'avantage
des
femmes. Quant à Francesca, son regard ne quittait pas Markus. Elle
multipliait
les compliments et les petites remarques provocantes. " Inutile de
sourire, votre charme ne nous perturbe aucunement. N'est-ce pas
Anita ? ".
Celle-ci riait et Markus frappait
le volant avec davantage de vigueur. En affirmant qu'il ne se sentait
pas
flatté, il aurait menti. Cela faisait bien longtemps qu'il ne s'était
pas fait
draguer. En fait depuis sa femme, il y a 21 ans, lorsqu'elle avait tout
fait
pour qu'il la remarque quand ils étaient encore étudiants.
Plus tard, sous les douches,
chaque vestiaire y allait de son observation.
Francesca vous a dans sa ligne de mire et c'est le moins
qu'on
puisse dire, rigolait Mayer
Markus prit un air détaché et
amusé.
Oh non... Elle est comme ça avec tous les hommes.
Le rire sonore de Mayer résonna
dans l'espace restreint.
Ah vous croyez ? Détrompez-vous ! Les personnes qui ne
l'intéressent pas, elle les ignore royalement ! La plupart de ses
collègues ne la connaissent que de réputation et elle ne leur a jamais
adressé
la parole, bien qu'ils se croisent tous les jours depuis des années.
Markus se représentait bien
l'attitude condescendante de Francesca vis-à-vis des pauvres bougres qui
ne
possédaient aucun critère d'attraction à son goût.
Il se demanda comment quelqu'un
d'aussi authentique qu'Anita pouvait trouver son compte avec une femme
superficielle comme Francesca. Sa réflexion fut interrompue par la voix
tonitruante de Mayer.
Cette femme agit pareillement à une sportive de haut
niveau.
Lorsqu'elle a une idée en tête, elle travaillera d'arrache-pied pour
l'obtenir.
Cela fit bizarre à Markus
d'imaginer que c'était lui " l'idée en tête ".
Dans le vestiaire des femmes, le
même sujet était passé à la moulinette.
Eh bien pour une fois, je ne parierais pas sur toi Franci,
dit Anita
en s'essorant les cheveux.
Comment ça ?
Je pense que Markus est un homme bien et qu'il ne se
laissera pas
embobiner par tes avances.
Tu es bien naïve ma chère Anita. Tous les hommes cèdent.
Tous.
Surtout après 20 ans de mariage.
Anita peinait à garder son calme.
C'est faux. Pas tous. Tu ne peux pas généraliser de la
sorte. Il y a
des hommes biens, pour lesquels la routine d'un " vieux " couple est
une richesse, et qui ne veulent pas tout gâcher pour un simple coup d'un
soir.
Et à mon avis, Markus en fait partie.
Ce n'est pas pour " un simple coup d'un soir " comme tu
dis vulgairement, répondit Francesca calmement comme on explique à une
petite
fille les choses de la vie, c'est une soupape. Je leur offre une bouffée
d'air
frais, une dose d'adrénaline qu'ils n'ont plus ressenti depuis des
années. Je
leur fais savoir qu'ils sont encore vivants et encore mâles, qu'ils
peuvent
encore plaire. Ces chers messieurs retrouvent le plaisir de séduire et
se
reprennent en mains. Je ne les prends pas à leur femme, je leur
emprunte, je
les requinque, puis je leur rends en meilleur forme. Ce n'est que du
bénéf pour
elles ! En plus, la culpabilité les rend encore plus affectueux.
Je ne suis pas sûr que leur femme verrait ça sous cet
angle !
Tu es vraiment trop fleur bleue. Si tu crois qu'elles ne
s'en
doutent pas ? Cette fois tu sous-estimes l'instinct féminin. Elles le
savent. Mais puisqu'elles n'en retirent que du positif, elles se taisent
et
font comme si elles ne voyaient rien. C'est bien plus confortable.
Ça c'est un autre débat. En attendant, je refuse de te
croire. Ce
n'est pas le genre de Markus, répondit Anita excédée.
Tu le connais à peine, comment peux-tu en être aussi
certaine ?
Je le sens, c'est tout, répondit Anita en rougissant
légèrement.
Tu parles ! Il te plaît autant qu'à moi !
C'est faux ! Tu divagues ! Je suis très heureuse avec
Roger.
Oui mais tu aimerais que Markus te prouve la capacité de
fidélité
des hommes pour que tu te sentes en sécurité dans ton propre couple.
Tu m'emmerdes Franci.
Aller ma belle, fais pas la gueule. On verra bien.
À la sortie des vestiaires, les
deux hommes se rendirent à la cafétéria pour attendre les gagnantes. Ils
s'assirent à une table et commandèrent deux bières.
Elles arrivèrent peu après.
Franci arborait un chemisier dont le décolleté plongeant révélait une
poitrine
bombée tout en dentelles. Elle vint s'asseoir à côté de Markus et colla
de
suite sa jambe contre la sienne, de manière à ce que cela paraisse
inconscient,
mais en appuyant juste assez pour que Markus comprenne que le contact
était
bien volontaire. De sa vie on ne lui avait jamais fait autant de
rentre-dedans.
Il s'efforçait de l'ignorer, mais ce n'était pas chose aisée. Durant le
reste
de la soirée, Anita et Mayer racontaient à tour de rôle leurs
mésaventures de
voyage, tandis que Francesca se contentait d'être une auditrice
attentive en
s'arrangeant pour que Markus ait la meilleure vue sur son décolleté
plongeant.
Anita et Mayer avaient l'air de ne rien remarquer, ni le malaise de
Markus, ni
le petit jeu de Francesca. Markus s'attendait à tout sauf à ça !
N'importe
quel homme deviendrait fou devant une telle offensive et il ne faisait
pas
exception, cependant il ne FALLAIT PAS qu'il laisse paraître son
trouble. Il ne
voulait pas qu'elle voie que la sauce était en train de prendre, sinon
il était
perdu. Elle redoublerait de confiance en elle et il ne s'en sortirait
pas. Le
mieux était de l'ignorer... malgré les bouffées de chaleur, les paumes
moites et
l'impression que sa bière allait bouillir d'un instant à l'autre entre
ses
mains.
Lorsqu'ils sortirent du centre
sportif pour se rendre au parking, la lune était déjà haute et la ville
silencieuse. Markus apprécia la fraîcheur revigorante de la nuit. Loin
du smog,
il huma à grandes bouffées l'air savoureusement sain. À côté de lui,
emmitouflée
dans son manteau bleu et affublée d'un de ces bonnets de berger avec
deux
tresses turquoises, Anita s'adressa à Markus d'un ton enjoué :
Eh bien puisque j'habite à proximité de chez Mayer, je
propose que
l'on échange nos chauffeurs ! Je rentre avec lui.
Mais quelle bonne idée ! approuva Mayer avec un regard
malicieux devant la réaction d'effroi de son nouvel ami.
Markus s'empressa
de préciser qu'il n'était pas nécessaire de
le ramener, qu'il pouvait tout aussi bien prendre le métro. Francesca
sourit et
d'un regard empli de sous-entendus, lui répondit du tac au tac :
Ne soyez pas ridicule voyons. Etes-vous déjà monté dans
une Audi
TT ? C'est une expérience inédite ! C'est le dernier modèle sorti
l'année passée : le roadster.
L'idée séduit Markus bien qu'il
n'avait aucune envie de subir les assauts de cette tigresse. Il ne
savait pas
quoi faire et surtout : il n'était qu'un homme ! Francesca avait
beau avoir ce côté exagéré qui l'énervait, elle réveillait en lui une
virilité
endormie depuis des années. Lui rester indifférent relevait de l'effort
surhumain. Pourtant il lui vint à l'idée que de tromper la confiance
d'Andrea
pour un plaisir aussi facile serait doublement méprisant.
Ah ! Au fait, s'exclama Anita, j'organise un petit souper
samedi prochain pour ma pendaison de crémaillère. Vous êtes invités
Markus.
Vous pouvez vous arranger avec Francesca pour venir avec elle, si vous
voulez.
Il répondit du
tac au tac.
Je crois que ça ne va pas être possible, j'avais prévu de
rentrer
chez moi ce week-end. Merci quand même pour l'invitation !
Dommage. Bonne soirée et bonne rentrée.
En s'en allant, elle adressa à la
dérobée un sourire de défi à Francesca.
Francesca proposa à Markus de prendre
le volant, mais il déclina sa proposition. Au moins pendant qu'elle
conduit,
elle a les mains occupées,
pensa-t-il un
sourire en coin.
La traversée de la ville fut tout
aussi agréable qu'à l'aller. Ils parlèrent peu. Elle était
superficielle,
hautaine et nymphomane, mais au moins elle ne jacassait pas à tout-va.
Il
regardait par la fenêtre, lorsqu'il prit soudain conscience qu'ils
roulaient à
une vitesse de croisière, ce qui ne correspondait pas du tout à la
conduite
habituelle de Francesca. Il s'apprêtait à lui lancer une vanne, mais il
ravala
sa salive quand il aperçut une grosse larme dégringolée le long de sa
joue. Son
sang ne fit qu'un tour. Elle me fait quoi là ! Je rêve ! Elle
ne doute de rien !
Lorsqu'ils arrivèrent devant chez
Markus, il risqua un " Tout va bien ? ". Elle répondit en
soupirant " Non, ça ne va pas du tout. "
Et meeerde...
Elle renifla un peu, assura que
ça allait passer, que ce n'était rien de grave puis sortit de la voiture
pour
prendre l'air. Markus ne pouvait décemment pas la quitter dans cet état
et
rentrer chez lui en feignant de n'avoir rien remarqué. Pourtant il
n'avait
qu'une envie : aller se coucher, et seul, bien entendu. Bon sang !
Les femmes ! Elles font vraiment ce qu'elles veulent de nous !
Vous voulez qu'on en parle ?
Quelque chose se brisa en elle et
elle éclata en sanglots. Elle disait qu'elle ne voulait pas l'embêter
avec ça,
que ce n'était rien de bien intéressant et elle ne manquait pas de se
frotter
les bras pour se réchauffer. Markus voyait clair dans son petit jeu. Mais
quelle
chieuse ! Devant tant de
désespoir – sortez les mouchoirs – il lui proposa de monter boire un
thé, le
temps de raconter son histoire, mais seulement si elle en avait envie,
il ne
voulait surtout pas la forcer.
Comme si elle ne s'attendait pas
à cette proposition, elle accepta avec étonnement. Quelle bonne
comédienne...
Pendant quelques secondes, ils
échangèrent un regard et Markus ne décela ni séduction, ni fierté,
seulement un
regard reconnaissant. Il vit une femme blessée et pour la première fois,
il eut
envie de la protéger, pour la première fois il se sentit plus solide
qu'elle.
Il n'était plus très sûr qu'elle jouait la comédie.
Mais arrête ! J'y crois
pas, il suffit qu'elle fasse la femme éplorée et toi tu cours ! Le
Superman des chialeuses !
Dans le salon de Markus, leur thé
à la main, ils s'assiérent sur le canapé l'un à côté de l'autre. Elle
enleva
ses escarpins et replia ses jambes à côté d'elle, sous la couverture.
Elle
soufflait sur l'infusion bouillante.
Il est rare que je me laisse aller de la sorte. Toutes ces
décorations de Noël, c'est splendide, ça m'a fichu le bourdon. Quand je
pense
que je vais être toute seule chez moi...
Allons bon. N'avait-elle pas de
mari richissime qui l'attendait à la maison ? Genre Flavio Briatore, un
vieil homme lifté à mort, avec trois Lamborgini dans le garage pour
épater sa
superbe épouse ?
Je me sens complètement ridicule de vous raconter ça,
alors que vous
êtes à des centaines de kilomètres de votre famille, dit-elle en posant
négligemment sa main sur la cuisse de Markus, comme si de rien était.
Elle doit
vous manquer énormément.
Oui en effet, mais il ne faut pas être désolée, à chacun
ses
problèmes, osa Markus.
En fait c'est très égoïste de ma part, mais depuis des
années,
c'était toujours moi qui étais absente, mon mari étant à la retraite, il
restait à la maison. Et là, depuis 3 mois, je rentre et il n'y a
personne qui
m'attende. Personne, répéta-t-elle la voix tremblante.
Elle sanglotait dans son
mouchoir.
L'avait-il quittée ? Non....
Cela semblait improbable. Elle n'avait pas l'air d'être une femme que
l'on
quitte. Pourvu que ce ne soit pas ça, sinon il en aurait pour toute la
nuit à
la consoler.
Elle posa sa tasse sur la table
basse, puis se pencha contre Markus
Depuis trois longs mois, je suis seule dans mon immense
maison...
Evidemment je savais qu'en épousant un homme de vingt-cinq ans mon aîné,
il y
avait des risques que je me retrouve seule relativement tôt, mais
maintenant
que je le vis, je n'arrive pas à m'y faire. J'ai passé dix années
merveilleuses
avec lui, et je n'arrive pas à me faire à l'idée que ce soit fini.
Le pire vint à l'esprit de
Markus. Il prit un air grave.
Est-ce qu' il est ... mort, compléta
Markus
en pensée.
Oh non ! Dieu merci ! Je ne voulais pas vous faire croire
cela, cependant la vérité est un peu gênante... voilà, il ... il est dans un
home
pour personnes âgées.
Markus fit de gros yeux étonnés.
C'est horrible n'est-ce pas ? Il est devenu trop fatigué
pour
s'occuper tout seul de lui-même, et....
Elle avait les yeux brillants et
sa voix tremblait.
Je sais que je passe pour un monstre, je devrais m'occuper
de lui,
mais je ne suis pas infirmière, et j'aime mon travail, je ne veux pas
arrêter
de travailler maintenant...
Elle observait Markus à la
recherche d'un signe d'approbation. Elle lui prit les mains tout en se
rapprochant de lui. Elle gardait le regard baissé, gênée par tant de
confidences.
J'aime mon mari. Mais je dois aussi penser à moi...
Francesca redressa la tête afin
de plonger ses yeux humides dans ceux de Markus, la poitrine en avant,
ses
seins effleurant son torse.
Est-ce que vous me comprenez Markus ? Qu'est-ce que vous
en
pensez ? Je vous estime beaucoup, j'ai besoin de connaître votre avis.
Markus ne savait plus sur quel
pied danser. D'une part, c'était Francesca ! La manipulatrice dans toute sa splendeur,
l'enfant
gâtée ! Et d'autre part, il trouvait sa plaidoirie touchante. Cette
nouvelle Francesca qu'il avait devant lui l'attendrissait, avec ce côté
fragile
qu'il ne lui connaissait pas, partagée entre son devoir d'épouse et son
envie
de profiter de la vie. N'était-ce pas justement ce qu'il était en train
de
vivre lui-même ?
Bon, là je marche à fond dans
sa combine...
Même effondrée, Francesca
exhalait l'érotisme. Il ne pouvait s'empêcher de remarquer quelques
détails ; comme les larmes mélangées à son mascara, tombées sur son
chemisier blanc, qui plaquaient çà et là le tissu mouillé contre sa peau
mate.
Ou la mèche de cheveux échappée de son chignon devenu lâche et collée
contre sa
joue, ou encore la bretelle de son soutien-gorge qui avait glissé sur le
côté
de son épaule au moment où elle s'était penchée vers lui, et son
décolleté...
Ah ! Le décolleté de Francesca... affolant, envoûtant, juste assez
vertigineux pour révéler le galbe de ses seins soutenus par de la
dentelle
noire.
Francesca était cambrée devant
lui, son regard magnétisant criait son envie de tendresse, Francesca qui
attendait qu'on la console, qui était prête à vendre père et mère pour
un corps
à corps torride.
Elle est forte... Markus transpirait, sentait sa libido se
révolter et
son désir revenir comme un boomerang. Il avança la main vers sa joue et
écarta
la mèche qui s'était glissée vers ses lèvres. Ce
fut un feu
vert inespéré pour Francesca. Elle saisit sa main pour la garder contre
elle,
l'embrassa, la mordilla. Markus déglutit en essayant de maîtriser le
volcan qui
se réveillait en lui.
Elle remonta le long de son bras,
doucement, pour arriver jusqu'à son cou, retenant ses pulsions pour ne
pas
aller trop vite, pour ne pas effrayer l'objet de sa convoitise. Elle
avait le
coeur battant, animé par la crainte de l'ultime mouvement de refus qui
pouvait
surgir d'un instant à l'autre, car il ne pouvait pas, il était marié et
blablabla.
Markus avait baissé sa garde. Une
faible partie de lui, qui s'amenuisait davantage sous les baisers de
Francesca,
lui ordonnait mollement de la repousser au nom de la fidélité, de la....
de
quoi déjà ? Je craque...
Elle était maintenant collée
contre lui, sa bouche dévorant le lobe de son oreille. Une main se
promenait
sous son T-Shirt, une autre longea sa cuisse jusqu'à la bosse de son
pantalon,
puis prit la main de Markus et la glissa dans son décolleté. Il retint
son
souffle. Il sentait la poitrine de Francesca frémir sous ses doigts. Une
petite
voix lointaine lui disait d'arrêter, de se lever immédiatement, mais ses
sens
étaient en ébullition. La situation était terriblement excitante. D'un
geste
déterminé, elle tira la chemise hors de son pantalon pour libérer
l'accès à son
ventre, où elle y glissa une main. Son visage était toujours à un
centimètre de
celui de Markus, qui sentait sa respiration chaude parfumée de thé à la
menthe.
Son regard brillant le fixait comme si elle voulait l'hypnotiser.
Brusquement Markus fit volte-face
et la plaqua contre le canapé sous lui. Il la regarda droit dans les
yeux avec
un mélange de rage et d'envie. Francesca crut que c'était fini. Elle le
regardait presque suppliante, haletante. Mais au contraire, il lui
dévora le
cou, lui ôta son chemisier, fit sauter son soutien-gorge, avec une seule
chose
en tête : voir ses seins, les embrasser, les lécher, les mordre.
Francesca
gémit de plaisir, transportée par un sentiment de victoire. Il lui
retira sa
jupe et resta une seconde en admiration devant ses porte-jarretelles
noirs
qu'il frôla du bout des doigts. Il lui retira doucement son string et la
prit
sur le canapé à coups de reins décidés, comme pour chasser sa mauvaise
conscience, les yeux rivés sur ses deux mamelles généreuses et leur bout
brun
frissonnant. Il s'appliqua jusqu'à ce que les spasmes de la jouissance
accompagnés d'un râle lancinant crispèrent le corps entier de Francesca,
puis
il céda à son tour à un orgasme violent et délicieux.
Allongé sur le grand canapé,
tourné sur le côté, Francesca dans ses bras, il céda au relâchement de
son
corps entier et sombra dans un sommeil profond.
Je rêve ! cria Francesca.
En sursaut, Markus sortit
brutalement de la détente extrême dans laquelle il se trouvait. Elle
s'était
redressée et le regardait aussi outrée que s'il lui avait annoncée avoir
détesté coucher avec elle. Il sortit de sa torpeur, tout étonné de se
trouver
là, avec cette femme nue à côté de lui. Et merde, qu'est-ce que j'ai
fait...
Markus ! Tu te fous de ma gueule !
Elle était furax, les joues
rouges et toujours aussi belle.
Qu'est-ce qui te prend ? Ça va pas de crier comme ça ?
Qu'est-ce que j'ai fait ?
Qui est Lola ?
Il tomba des nues.
Quoi ? Mais pourquoi tu me demandes ça ?
Tu viens de prononcer son nom en dormant ! Comme si tu
venais
de faire l'amour avec elle et non avec moi !
Et meeerde...
Que pouvait-il lui dire alors
qu'il était tout aussi surpris ? Il n'avait aucune envie de s'embarquer
dans des explications sinueuses. Il ne lui devait rien. Merde.
Il resta silencieux en se frotta
les yeux, puis sans la regarder, il dit lâchement:
Il vaut mieux que tu partes, j'ai fait une erreur...
Francesca n'en croyait pas ses
oreilles. Cela lui fit l'effet d'une douche froide. Elle se leva
rapidement,
réajusta sa tenue en deux-trois mouvements, saisit son sac et ne manqua
pas de
l'insulter en italien avant de sortir de l'appartement.
Dès la porte fermée, la tension
retomba et tous les muscles de Markus se relâchèrent. Il balança sa tête
en
arrière et ferma les yeux en soupirant.
Soudain il entendit les talons
aiguilles de Francesca s'approcher à nouveau.
Elle surgit dans son salon et dit
calmement :
Que tu regrettes par culpabilité vis-à-vis de ta femme, je
veux bien
le concevoir. Mais que tu penses à une autre pendant que tu es avec moi,
c'est
effarant ! Qui est cette Lola ? Tu as déjà prononcé son nom lorsque
tu as eu ton malaise.
Markus se frota nerveusement le
crâne.
Oh et puis je ne veux pas le savoir ! Va au Diable !
Elle s'en
alla en claquant violemment la porte.
Markus
resta interdit quelques instants, puis fut soulagé d'entendre enfin le
bruit de
moteur s'éloigner.
Le dimanche, avant tout autre
chose, Emilie vint se planter devant sa toile. Mouais... pas si mal,
mais
elle manque de contraste. Après un
bon
petit-déjeuner, elle se chouchouta dans un bain bouillant, s'épila " au
cas où... " (on peut toujours rêver), se manucura, bref, se bichonna.
L'après-midi, elle passa quelque temps au téléphone avec sa maman, puis
elle
dégusta la série " Friends " en version allemande. Cela la faisait
marrer de découvrir les différentes expressions qu'elle connaissait par
coeur en
français. Ainsi, l'accostage des filles par Joe devenait " Du, wie
geht's
denn so ? ".
Le soir, elle décida de fignoler
son oeuvre, hem. Soixante minutes après avoir empoigné un pinceau, elle
avait
autant de couleurs sur elle que sur la toile. Le fait qu'elle finisse
toujours
plus bariolée que le tableau lui-même restait un mystère. Même si il lui
semblait qu'elle faisait attention, il lui arrivait souvent de se rendre
au
travail avec de la peinture dans les cheveux.
Elle tentait d'attribuer une
critique objective à sa nouvelle création, lorsque la mélodie de son
téléphone
portable la sortit de sa torpeur méditative.
Un numéro inconnu s'affichait.
Emilie Roche ?
Bonsoir Emilie. C'est
Egon Gothard. Je vous dérange ?
Quelle surprise ! Une bonne,
en fait.
Non, pas du tout. Je suis en pleine séance d'expression
artistique.
Il entendit son sourire.
Oh ! Vous écrivez ?
Emilie aimait sa voix posée, ce
ton de basse à la Garou, ponctué d'un rire décontracté. Ça pouvait être
terriblement sexy, une voix.
Non, je fais des gribouillis sur des toiles, rit-elle.
Aha, intéressant.
Silence. Il n'était apparemment
pas de ceux qui mitraillent leur interlocuteur de questions. Elle
comprit qu'il
se taisait par discrétion polie.
Vous m'appeliez pour quelque chose de précis ?
Il hésita.
Je... je suis par hasard dans votre quartier, j'y ai apporté
un
paquet, et... je me demandais si ça vous disait d'aller boire un café.
Ah ben ça ! Elle
ne s'attendait pas à une telle spontanéité de sa
part. Par réflexe elle regarda sa montre, il était tout juste 20h00.
Elle
interrogea sa conscience s'il était bien raisonnable de sortir avec le
Président un dimanche soir. Cela avait une tout autre signification,
c'était
bien plus intime qu'après le travail.
La réflexion fut vite
faite : recevoir un coup de fil spontané d'un homme agréable, elle en
rêvait depuis des mois ! Il n'y avait pas de quoi hésiter. Elle répondit
en modérant son enthousiasme.
C'est une bonne idée. Ça va me faire du bien de prendre
l'air. J'ai
peint toute la soirée.
C'était un petit mensonge
inoffensif qui lui donnait l'impression d'avoir plus de contenance.
Je viens à pied, je serai chez vous dans quinze minutes,
ça
ira ?
Par un rapide scannage de son
environnement, elle constata la vaisselle sale entassée à la cuisine, la
table
pleine de miettes, les habits en train de sécher au milieu du salon, la
poubelle débordante, la petite table couverte de courrier, de magazines
et de
verres utilisés, et ça continuait ainsi. Elle n'avait pas pensé aux
charmants
inconnus qui débarquent à l'improviste...
Elle regarda son reflet dans la
fenêtre : une coiffure ébouriffée en chignon, un T‑shirt sans forme avec
des taches de peinture et un jogging usé et désespérément
électrostatique qui
amassait tous les cheveux égarés à un mètre à la ronde.
Prise de panique, elle serra les
dents.
Ça ira mais prenez votre temps... à tout de suite.
Elle raccrocha sans attendre sa
réponse. À deux rues de là, le Président regardait son téléphone avec
surprise,
en se demandant s'ils avaient été coupés.
Branle-bas de combat ! En
une fraction de seconde elle pesa le pour et le contre : Qu'est-ce qui
était le plus important ? Un appartement propre ou soi-même ?
Considérant
qu'il savait qu'elle peignait, ce n'était pas très grave qu'il l'a
trouve
tâchée de peinture. Ok. Elle courut tout de même dans sa chambre, saisit
un
jeans qu'elle échangea contre son jogging poilu en une fraction de
seconde.
Ensuite telle une tornade, elle ramassa en vitesse les objets qui
traînaient, empoigna
la poubelle puante, dévala les escaliers jusqu'au container, les remonta
quatre
à quatre, se jeta sur l'évier, rassembla la vaisselle sale en un tas
ordonné,
puis empoigna le pendoir pour l'apporter dans sa chambre à coucher,
qu'elle
laisserait fermée quoi qu'il arrive.
La sonnette retentit.
Elle courut dans la salle de
bain, recoiffa sa queue-de-cheval, donna un coup d'éponge rapide au
lavabo
maculé de peinture, rassembla ses multiples accessoires et les amoncela
dans un
tiroir.
Face au miroir, elle se découvrit
toute rouge et transpirante. Super...
Re-sonnette.
Tiens, il s'impatientait. Elle
s'avança pour presser sur le bouton d'ouverture de la porte de
l'immeuble, mais
on frappait déjà à sa porte d'appartement. Ciel ! Il est déjà entré !
Elle inspira un grand coup, lissa sa coupe, puis ouvrit la porte.
Il se tenait devant elle dans un
jeans et un pull blanc à col roulé, rasé de près, sa tignasse brune aux
reflets
gris un peu ébouriffée. Mamamia qu'il était beau !
Bonsoir Emilie.
Bonsoir. Entrez Monsieur Gothard, dit-elle d'un ton
hésitant, tout
en réfléchissant si elle avait bien enlevé tous les trucs embarrassants
parsemés ça et là.
Ouh la. Il va falloir m'appeler Egon, sinon je vais
vraiment être
mal à l'aise.
Elle s'empressa de passer avant
lui pour constater quelle impression faisait le salon en entrant.
Heu oui, si vous voulez, mais ça ne va pas être facile,
répondit-elle en regardant à gauche à droite.
Ciel ! Un string errait tout
perdu sur le tapis, certainement échoué du pendoir. Emilie se précipita
dessus,
le cachant avec ses pieds. Il regarda rapidement autour de lui.
Sympa chez vous.
Pendant qu'il s'avançait vers la
peinture encore fraîche, Emilie se baissa promptement pour empoigner le
bout de
tissu compromettant et l'enfouir dans un tiroir.
Ohh, c'est magnifique ! s'exclama-t-il.
Elle le regarda, étonnée.
Plaisantait-il ? Puis il regarda un tableau accroché au mur.
J'aime beaucoup celui-là aussi.
C'est un de mes préférés.
Avez-vous déjà réalisé beaucoup de toiles ?
Non, et la plupart je les offre à mon entourage. N'importe
quoi.
Les deux seules potables sont celles qui sont pendues dans l'appart' ! Excusez-moi, je me change vite, je n'ai pas eu le temps,
je voulais
absolument finir ma couleur. Argument génial ! Très professionnel,
bien
vu ma fille !
Oui, oui, faites.
Elle fila dans la salle de bain,
se rafraîchit, troqua son T‑shirt d'artiste contre un pull décent, mit
un peu
de poudre sur le visage et une touche de mascara, voilà qui était mieux.
Elle
revint toute souriante vers le Président et ils quittèrent
l'appartement.
Malgré le froid, les rues
grouillaient de noctambules, qui entraient et sortaient des bistros. Ils
marchaient tout en s'entretenant sur les expos berlinoises qu'il fallait
absolument
voir en ce moment. Emilie essayait de donner le change au mieux, mais ce
n'était pas parce qu'elle aimait mettre des couleurs sur une toile,
qu'elle
était férue en histoire de l'art.
Vous connaissez Chagall ? demanda-il, il y a une
exposition en
ce moment au musée d'Art moderne.
Heu non, j'en ai déjà entendu parler, mais je ne vois pas
très
bien...
Il faut absolument que vous y alliez, vous allez adorer,
j'en suis
sûr. Il aime les couleurs vives, comme vous.
Merci pour le conseil, j'irai.
Ils s'arrêtèrent devant un bar à
vin au coin de la rue, Egon ouvrit la porte d'entrée et invita Emilie à
passer
devant lui en lui posant la main dans le dos. Elle sentit la chaleur de
sa
paume se répandre dans son corps entier.
Après avoir franchi la porte
d'entrée, le contraste des températures était violent. L'air était
légèrement
moite, la fumée planait dans la pièce en formant un brouillard. Les murs
arboraient de nombreux tableaux jaunis par les années, l'ameublement
était fait
de canapés usés et de tables basses, de vieilles commodes, d'étagères
avec de
vrais vieux livres, et même d'un antique piano à queue mué en oeuvre
d'art
déco. Emilie apprécia l'éclairage doux des chandeliers et des luminaires
éparpillés un peu partout. Ils donnaient une tonalité sépia à l'ensemble
de la
fresque. L'ambiance était chaleureuse, n'importe qui devait se sentir à
l'aise
ici.
Ils s'installèrent dans deux
fauteuils moelleux et Egon proposa de prendre un verre de vin. La
première
demi-heure, ils échangèrent quelques mots au sujet de tout et de rien,
puis
l'alcool aidant, la conversation prit une tournure plus personnelle.
J'ai connu ma femme tard, confia Egon, j'avais
trente-trois ans,
elle en avait trente-cinq. C'était plus un mariage d'amitié sincère que
d'amour, nous ne croyions plus en l'amour passionnel, ni au coup de
foudre, ni
à l'être destiné, enfin à ce genre de truc en général.
Emilie haussa les sourcils
d'étonnement.
Ah non ? Excusez-moi, mais je trouve ça horriblement
triste.
Sans l'impétuosité et l'ardeur de la passion, la vie me paraîtrait
monotone.
Attention, je ne dis pas qu'elle n'existe pas, mais je ne
pense pas
qu'une vie commune qui dure, je parle de dizaines d'années, pas de trois
ou
quatre ans selon la durée moyenne des couples actuels, soit un couple
qui ait
vécu une relation aussi intense au début de son histoire. Car avec le
temps,
cette ferveur pour l'autre s'estompe inévitablement. C'est le propre de
la
passion, d'être intense et éphémère. Ce qui signifie que par rapport aux
débuts, la vie à deux devient terne, et s'ensuit la déception et les
regrets.
Je ne le vois pas sous cet angle. Je suis sûrement un peu
jeune pour
en parler, je n'ai évidemment pas une aussi longue expérience de la vie
congugale ...
Je vous en prie, ne vous gênez pas. Pour ma part, c'est
une théorie
que je tiens depuis bien longtemps. Donc ...?
... eh bien à mon avis, la passion est la
base solide du couple. Cette ferveur déraisonnable et démentielle rend
très
amoureux et même si elle s'estompe, elle créée des racines auxquelles le
couple
peut se raccrocher dans les moments difficiles. Ils savent pourquoi ils
sont
ensemble. Alors qu'un couple qui n'a jamais éprouvé quelque chose
d'aussi fort
l'un pour l'autre, sera plus susceptible de succomber à un béguin
impulsif pour
une tierce personne.
Ah ! Vous soulevez là un autre thème. Les combinaisons de
couple sont infinies et chacun pourrait former un couple heureux avec
des
dizaines de personnes. Je pense que c'est une ineptie de croire que nous
avons
une âme qui nous est destinée, dont on sera amoureux toute sa vie sans
effort.
On choisit de s'investir. Si les deux partis ont envie que ça marche, ça
marchera. Vous me suivez ? Je pense qu'on ne peut pas tomber amoureux de
quelqu'un " par surprise " mais qu'on choisit d'ouvrir une porte et
de donner accès à notre coeur, on choisit de devenir disponible. L'élan
passionnel est impulsif et borné, et je pense qu'on choisit de se
laisser
entraîner. On ouvre une valve, on a envie de
céder à ces pulsions.
Emilie réfléchit un instant à ces
paroles en fronçant les sourcils.
Vous n'êtes pas d'accord, dit-il.
Non, je ne suis pas d'accord. Ça me dérange que vous
disiez que l'on
choisisse de tomber amoureux. Parfois on peut tomber amoureux de la
mauvaise
personne. Sans le vouloir.
Eh bien peut-être qu'au fond, on a envie d'être amoureux
de cette personne,
pour des raisons inconscientes propre à chacun, liées au vécu, à
l'éducation,
au besoin d'aller contre ses principes, à une envie d'aventure, pour
braver
l'ennui, etc.
Emilie gigotait sur sa chaise.
Une perspective désagréable s'insinuait en elle. La culpabilité glissait
le
long de ses cervicales à la manière d'un boa constrictor qui entoure sa
proie
pour l'étouffer. Selon les dires d'Egon, elle avait choisi à 17 ans
d'aimer un
père de famille. Elle n'aimait pas du tout cette idée. Mais alors pas du
tout.
Elle était quoi ? Une allumeuse ? Qui, pour se divertir ou se figurer
plus adulte, avait voulu jouer dans la cour des grands ? Elle s'était
dit
" Tiens, et si je perturbais un peu la vie de cette famille pour voir ce
que ça fait ? " J'ai trop bu, je n'arrive plus à réfléchir, je
vaux mieux que ça, ce n'était pas voulu, pas dans ce contexte-là, je
voulais
juste... juste quoi ?!!
Emilie ? Vous faites une de ces têtes ! Ça vous choque à
ce point ce que je vous raconte ?
Elle se leva brusquement et commença
à rassembler ses affaires.
Excusez-moi, je ne me sens pas très bien. Je crois que je
vais
rentrer, dit-elle en rougissant, la larme à l'oeil.
Elle était tellement touchante,
soudain il eut envie de la prendre dans ses bras et de la consoler. Il
ne voulait
pas qu'elle parte, pas dans cet état. Qu'est-ce qu'il lui avait pris de
dire ce
genre de chose alors qu'il la connaissait à peine. Elle ouvrait son
porte-monnaie.
Ah non, laissez, je vous en prie.
Il lui saisit le poignet
délicatement mais assez fermement pour la retenir dans son élan.
Ne partez pas s'il vous plaît. Je m'excuse si j'ai été
brusque.
J'aurais dû davantage nuancer mon affirmation. Je vous provoquais, je ne
savais
pas que vous étiez si émotive.
Touché.
Elle respira un grand coup et décida
d'arrêter son cirque. Hé ! C'est bon, tu n'as plus 17 ans !
Elle lui offrit le plus éclatant
de ses sourires, en parfaite comédienne, puis se rassit.
Vous y avez cru hein ?
Il sourit, soulagé, mais pas
dupe.
Je ne voulais pas...
Ne parlons plus de ça. Dites-moi plutôt quel genre de
couple vous
formez avec votre femme ?
Malgré son ton taquin, il resta
sans voix devant l'indiscrétion de la question. Elle renchérit en se
radoucissant, soudainement consciente de son agressivité.
Vous me paraissez parfaitement au courant de la recette du
bonheur,
alors j'aimerais savoir si ça marche...
Il éclata de rire devant cette
petite effrontée.
La citation " faites ce que je dis et pas ce que je fais "
est très appropriée dans mon cas... Ma femme et moi n'avons pas les
mêmes
intérêts et consacrons peu de temps l'un à l'autre. En plus nous
travaillons
beaucoup chacun de notre côté, ce qui n'aide en rien. Notre Steffi,
notre fille
unique, s'est d'ailleurs mariée très tôt avec un fonctionnaire. Elle l'a
sûrement choisi pour ses horaires de travail réguliers !
Il rit derechef, puis continua.
Ça me fait plaisir que vous osiez poser la question, ça
veut
peut-être dire que vous vous sentez en confiance avec moi, dit-il de son
regard
malicieux d'un bleu profond qui donnait envie de s'y perdre à jamais.
Effectivement elle se sentait
bien, là, à côté de lui. Il était assis dans un fauteuil à sa gauche, et
s'était imperceptiblement penché vers elle pour les isoler du brouhaha
ambiant.
Le vin avait rosi ses joues et elle se souvint qu'elle avait peu mangé
ce soir,
puisqu'elle avait prévu de se coucher tôt. Elle regrettait, c'était
ridicule
d'être ivre après un verre. Il la regarda d'un air attendri.
Et vous ? Racontez-moi, avez-vous trouvé votre bonheur en
Allemagne ?
Comme s'il avait sifflé la
mi-temps, elle se leva brusquement.
Excusez-moi, il faut que je m'absente un petit instant. Je
vous
laisse dans le suspens, dit-elle en souriant.
Ouuh, ça tourne. Pendant qu'elle se dirigeait jusqu'aux
toilettes en
tanguant le moins possible, elle sentit le regard d'Egon sur son jean.
Ou alors
elle le fantasmait, il n'était sûrement pas du genre à faire ça. Hé
l'autre,
comme elle l'idéalise ! Tu rêves !
En se regardant dans la glace,
elle vit un visage écarlate avec des restes de vin rouge au coin des
lèvres.
" Pas moyen d'être une femme élégante. Incroyable. S'il me trouve
attirante ce soir, c'est qu'il est myope ou en manque.
En revenant à leur table, la
première chose qu'elle vit fut un nouveau verre de vin rouge à sa place.
" ho
lala... "
Je ne voulais pas vous faire fuir, si ça vous dérange de
répondre,
nous pouvons parler d'autre chose.
Elle le scruta d'un sourcil en
circonflexe. " Hein ? Quoi ? De quoi il parle ?
Ah oui ! Si j'ai trouvé l'amuuuur en Allemagne. "
Non, non, ça ne me gêne pas, j'avais vraiment besoin
d'aller aux
toilettes !
Il éclata de rire. Elle était
mignonne avec ses joues toutes roses et son air de
femme-ouverte-qui-peut-parler-de-tout.
Elle s'éclaircit la gorge.
Je n'ai personne. J'ai rompu avec mon ami. Avec le recul
j'ai
compris que j'étais avec lui juste pour être avec quelqu'un. Je voulais
imiter
mes amies heureuses en concubinage. Mais j'attends autre chose d'une
relation...
plus de...
Passion ? proposa-t-il taquin.
Elle ricana gênée.
Oui... Et plus de complicité.
Vingt-cinq ans, mais c'est tellement jeune ! Vous avez
encore
le temps. Vous trouverez !
Elle se revit à 17 ans,
attablée avec une famille, un homme croise son regard et lui décroche un
sourire rempli de tendresse. Des paroles fusent autour d'eux, leurs
regards se croisent
plusieurs fois et à chaque fois c'est une onde de douceur qui se déverse
en
elle. Ils ne se parlent pas, ils n'en ont pas besoin. De savoir que
l'autre est
là, à côté, cela suffit à leur bien-être.
En observant Egon, Emilie
retrouvait un peu de ce regard.
Ce regard qui comprend tout et ne
juge jamais.
Bien sûr que c'est jeune et que j'ai le temps, mais il
s'avère que
plus on vieillit, plus on devient difficile. On réfléchit beaucoup trop
avant
de sortir avec quelqu'un, alors que ça devrait rester une histoire de
feeling,
une attirance instinctive, non ?
J'aime bien cette théorie et je trouve qu'on a un très bon
feeling !
Elle gloussa
en le scrutant pour détecter de
l'ironie. Plus la soirée avançait et plus le vin brouillait les
esprits...
Cet homme commençait à trop lui plaire et elle présageait des sentiments
réciproques. Elle se dit qu'il était tant de rentrer et de prendre une
douche
froide, plutôt que de se laisser emporter par les effets de l'alcool et
faire
des choses qu'elle pourrait regretter le lendemain. Elle s'accorderait
seulement
un baiser, un seul. Juste pour se rappeler l'effet que ça faisait.
Lorsqu'ils sortirent de
l'établissement, l'air frais éclaircit les idées d'Emilie. Egon la
raccompagna
jusque devant son immeuble, puis vint le moment déstabilisant des
adieux. Il
plongea ses yeux dans les siens.
Si j'osais... je vous embrasserais.
"Enfin ! " pensa-t-elle. Grisée, elle leva le nez vers lui et
lui lança un regard débordant d'invitation.
Essayez pour voir...
Dommage qu'elle ait autant bu,
demain il n'en resterait qu'un souvenir confus.
Il glissa une main chaude et
douce dans sa nuque, attira son visage vers le sien, et l'embrassa
tendrement,
déclenchant un picotement qui chatouilla le coeur d'Emilie. Puis il
recula et
posa ses mains sur ses épaules.
Vous êtes vraiment renversante Emilie. Je vous souhaite
une douce
nuit.
Il caressa son visage du bout des
doigts, il lui donna encore un petit baiser, puis s'éloigna. Elle
n'essaya pas
de le retenir, bien qu'elle en mourrait d'envie de tout son corps en
manque de
tendresse.
Quelques mètres plus loin, il se
retourna et fit signe de la main avant de disparaître dans un taxi.
Emilie planait. Cette soirée
avait vraiment été agréable. Ça la désolait de devoir retourner dans son
lit
froid et trop grand pour une seule personne.
" Il faut que j'arrête
tout de suite avant d'être folle de lui. Ce serait pourtant si parfait
s'il
avait 20 ans de moins... "
Elle soupira, sortit ses clefs,
les glissa dans la serrure, la tête lui tournait. Décidément, les seuls
hommes
qu'elle trouvait intéressants et qui avaient le don de la faire chavirer
avaient le double de son âge. Pourtant, elle avait eu une relation tout à
fait
normale avec son père. Bon, ces temps, il lui manquait beaucoup. Depuis
qu'elle
était en Allemagne, elle lui avait peu parlé, il n'était pas homme à
bavarder
au téléphone. Il était de la vieille génération, celle où tout est dans
les
gestes, par un câlin appuyé sur la tête ou par un café préparé le matin,
il lui
montrait qu'il l'aimait.
Emilie s'acharnait sur la poignée
de sa porte d'entrée qui refusait de s'ouvrir. Soudain on déverrouilla
la porte
de l'intérieur. En un éclair, elle réalisa qu'elle était montée un étage
trop
haut et qu'elle avait tenté d'entrer dans l'appartement de ses voisins
du dessus.
Un homme, la trentaine, se tenait sur le pas de la porte, des cheveux
blonds
ébouriffés et deux petites boules en acier fixées au sourcil qui
accentuaient
son regard bleu sombre. Il était apparemment tout aussi surpris
qu'Emilie. Il
s'attendait certainement à tomber sur un tordu en pleine tentative de
cambriolage. Mais non, pas de cambrioleur, seulement une jeune femme
très embarrassée.
Euh bonsoir... balbutia Emilie dont les joues brûlaient de
désespoir.
Qui est-ce ? cria une voix féminine avec un fort accent
anglophone du fond de l'appartement.
C'est notre charmante voisine qui a la tête à l'envers.
Tiens, il la connaissait.
Fais-là entrer !
Entre donc, qu'on fasse connaissance. Comme ça si un jour
il te
manque du sel, tu sauras chez qui sonner...
Emilie se détendit.
Je ne voudrais pas déranger, il est tard...
Oh ne t'en fait pas pour ça. Caro et moi vivons la nuit.
La dénommée Caro sortit d'une
chambre puis disparut dans la cuisine. Elle était tout aussi blonde et
avait un
petit air de Laetitia Casta avec son sourire qui dévoilait deux dents
abîmées.
Ou alors Emilie avait le regard un peu trop imbibé, ce qui était aussi
possible...
Ils avaient un look tellement caractéristique, avec leurs Tongs et leur
chemise
imprimées, que c'était aussi manifeste que s'ils avaient une étiquette
sur le
front : hippies australiens. Emilie restait plantée sur le paillasson,
incapable de se décider, les idées embrouillées. Elle était partagée
entre
l'idée agréable de rejoindre son lit douillet et l'envie de connaître ce
couple
venant du pays d'adoption de son frère. Allez, il n'y avait pas à
hésiter, on
ne manque pas une occasion de connaître de nouveaux amis. La fille héla
de la
cuisine :
Qu'est-ce que je t'offre ? Je me fais un Milk-shake, t'en
veux
un ?
Au milieu de la nuit ?
Est-ce qu'il était raisonnable de boire ce genre de truc après un litre
de vin...
Emilie fit un grand sourire. Le tutoiement d'emblée lui plaisait.
Volontiers, merci ! dit-elle presque en criant, pour que
sa
voix porte jusqu'à l'Australienne.
Il lui tendit sa main en signe de
présentation
Je suis Brad, dit-il en le prononçant avec l'accent
australien.
Elle sortit un petit rire saccadé
et répéta :
Enchanté Bwad, heu... Bouad !
Bwèd, Brouad, Bad, Blèèèèèbbbblblbl. Je suis
Emilie, la voisine du dessous.
Il fit un grand sourire en
remarquant qu'elle était soûle.
Nous savons qui tu es, nous t'avons déjà aperçu quelques
fois.
Ah bon ? Elle aussi les avait déjà remarqués. Avec leur tête
blonde et leur veste péruvienne, ils ne passaient pas inaperçus.
Brad l'invita à s'asseoir sur le
divan. La décoration de l'appart' faisait très " Peace & Love. "
Une odeur de Marijuana lui saisit les narines. Elle se revit au collège,
durant
la soirée où ils avaient fumé de l'herbe avec une pipe à eau fabriquée à
partir
d'une bouteille en plastique. À 22h, elle était déjà hors-circuit,
endormie sur
un canapé, tellement elle manquait d'habitude. Du coup elle n'avait rien
vu de
la soirée et cela lui avait fait passer l'envie de réitérer
l'expérience.
Brad s'assit et commença à rouler
un joint, Caro lui amena son milk-shake. Elle était contente de faire
enfin
connaissance avec sa voisine. Complètement désinhibée par l'alcool,
Emilie se
sentait pousser des ailes.
Il fait pas un peu froid pour vous ici ?
Brad lança une
oeillade de connivence à son amie
et pouffa.
She's
totally drunk.
Caro adressa un regard affectueux
à Emilie, dont les yeux papillonnaient et le haut du corps tanguait. Sexy Brad tendit son cône à Emilie.
Alcohol
is crap, you should better try this.
Emilie le
regarda vaguement, puis leva
la main en signe de refus.
Non merci.
Laisse-là, tu sais bien que ce n'est pas bon de mélanger,
fiche-lui
la paix.
Emilie apprit qu'ils vivaient à
Berlin depuis deux ans, que la mère de Sexy Brad était Allemande et
qu'il avait
de la famille à Berlin. Son oncle malade ne pouvait plus tenir son
restaurant,
alors Brad et Caro ont proposé de le reprendre. Ils en ont fait un
restaurant
australien et d'après leur dire, ça marchait du tonnerre.
Entre temps, sexy Brad s'était
fumé deux joints tout seul, vautré sur le canapé les yeux mi-clos.
Deux heures
plus tard, terrassée par la fatigue,
Emilie les remercia de leur accueil chaleureux et se traîna jusqu'à son
lit un
étage plus bas. Elle s'endormit tout habillée. |